Que nous donne ce texte maintenant, alors que le Christ a déjà été crucifié, et donc déjà enlevé selon la logique de ce texte? Seulement un témoignage en faveur de la justesse de l'usage des jeûnes établi chez nous, ou quelque chose de plus? Que signifie pour nous cette période où les disciples «ne jeûnaient pas», à laquelle nous semblerions ne pas avoir part? Le Seigneur n'a-t-Il pas illuminé par Sa présence sur la terre tous les siècles qui ont suivi? Quelle différence essentielle y a-t-il entre nous et ceux qui L'ont vu dans la chair? Car nous nous appelons Ses disciples, comme eux. En quoi consiste donc la différence? Sans doute, lorsque nous croyons avoir compris la logique du texte évangélique, nous nous trompons, parce que même si l'on ne prend que la dimension logique de tel ou tel fragment, elle est très complexe, fractale, multidimensionnelle.
Dans le poème «Jean Damascène» d'A. K. Tolstoï, on trouve ces paroles: «Pourquoi ne suis-je pas né dans ce temps, / Quand parmi nous, dans la chair, / Portant un fardeau douloureux, / Il marchait sur le chemin de la vie! / Pourquoi ne puis-je porter, / ô mon Seigneur, Tes chaînes, / souffrir de Ta souffrance, / et prendre Ta croix sur mes épaules...» En réalité, ce que nous regrettons n'est pas cette joie de nous asseoir à la même table que Lui, joie au-dessus de laquelle il n'y a peut-être rien, mais plutôt le fait qu'il ne m'est pas donné de partager Sa douleur... Mais est-ce pleinement le cas? Souvenons-nous: «dans la mesure où vous l'avez fait à l'un de ces plus petits de Mes frères, c'est à Moi que vous l'avez fait» (Mt 25:40). Nous ne sommes pas privés de ce bonheur de prendre Sa croix. Mais cela signifie que nous ne sommes pas privés non plus de la joie de demeurer avec Lui.
Oui, mais avons-nous tout de même besoin du jeûne? Nous en avons besoin, car cette présence partagée est voilée; mais il y a des moments dans l'année liturgique où le jeûne n'a plus d'importance: Pâques. Vous souvenez-vous du Discours catéchétique de saint Jean Chrysostome: «Ainsi donc, entrez tous dans la joie de notre Seigneur; les premiers et les seconds, recevez la récompense; riches et pauvres, réjouissez-vous ensemble; tempérants et négligents, honorez ce jour; vous qui avez jeûné et vous qui n'avez pas jeûné, réjouissez-vous aujourd'hui. La table est surabondante: délectez-vous tous.» C'est précisément à ce moment que se révèle avec une force particulière le sens du fragment d'aujourd'hui comme actuel ici et maintenant.
