Lorsqu'il est question de meurtre, ouvert ou «légal», on a souvent affaire non seulement à des meurtriers actifs, mais aussi à des meurtriers, pour ainsi dire, passifs. À ceux qui...
Lorsqu'il est question de meurtre, ouvert ou «légal», on a souvent affaire non seulement à des meurtriers actifs, mais aussi à des meurtriers, pour ainsi dire, passifs. À ceux qui ne voulaient pas vraiment tuer, mais... il se trouve qu'ils ont tué. Ils ont participé. Comme par hasard, dans une certaine mesure. Et il peut parfois sembler à un tel participant qu'il n'y est pour rien, parfois jusqu'au jour du Jugement, quand il ne sera plus possible de se tromper soi-même.
Et cela se produit toujours à peu près de la même manière: sous la forme d'une fuite devant la responsabilité. Comme Pilate et Hérode s'en dérobent. Aucun d'eux ne veut confirmer la condamnation à mort. Pilate est mal à l'aise: il comprend bien que cet Homme qu'on veut exécuter est innocent. Hérode a peur: qui sait comment le peuple réagira à l'exécution d'un Homme que l'on considère comme un grand prophète... Au bout du compte, c'est tout de même Pilate qui doit prendre la décision. Mais avec Hérode, ils se comprennent au point de devenir amis: tous deux sont, comme on dit, de vrais politiques; tous deux ne veulent pas de problèmes; tous deux ne pensent qu'à leur pouvoir, même si l'ampleur en est incomparable. Et tous deux ne veulent répondre de rien. En tout cas, de rien de désagréable ou de délicat.
Hérode rejette tout sur Pilate, et celui-ci sur la foule qui hurle: «Crucifie-le!». C'est très commode: la voix du peuple, on n'y peut rien... et pourtant une autre option avait même été proposée: libérer l'un des condamnés. Mais le peuple est contre; il veut l'exécution de Jésus. Tout est logique, s'il n'y avait un «mais»: le choix de celui qu'il fallait exécuter et de celui qu'il fallait libérer était la prérogative de Pilate, et de lui seul. Mais si l'on n'a pas envie de décider, si la responsabilité pèse, que le peuple décide. En vérité, il n'y avait pas de peuple sur cette place. Il y avait une foule: une forme et un mode d'existence du peuple qui, lui aussi, ne veut répondre de rien. Là où chacun est «comme tout le monde», et «tout le monde» est «comme un seul homme». Cet «un seul» qui ne répond de rien, facile à manipuler parce qu'au fond, parfois même en surface, il voudrait qu'on le manipule. Car alors on pourra tout rejeter sur les manipulateurs, et soi-même, de nouveau, se soustraire à la responsabilité.
C'est ainsi que se préparait la croix pour le Messie: non dans des profondeurs infernales, mais dans un mélange d'irresponsabilité, de petites peurs et de «grands» intérêts. Dans un marécage peu profond mais trouble, où, comme on le sait, les démons sont à l'aise.
2 r) Le récit de Lc, plus circonstancié, plus dramatique que Mc et Mt, prélude à la longue scène de Jn.
8 s) Il s’agit bien entendu d’Antipas fils d’Hérode le Grand et tétrarque de Galilée ; cf. 3.1. Une telle consultation d’une tierce personne par un magistrat romain n’a rien d’invraisemblable. La scène n’a pu être inventée à partir de Ps 2.1-2, comme le prétendent certains critiques ; ce texte est trop vague ; c’est bien plutôt son application accommodatrice, en Ac 4.27, qui exige un fait réel.
11 t) Costume de parade, comme en portaient les princes. Hérode entend se moquer des prétentions de Jésus à la royauté, v. 3.
17 u) Add. v. 17 « Mais il devait, pour la fête, leur relâcher quelqu’un », qui semble être une glose explicative, cf. Mt 27.15.
22 v) Luc, comme Jn, insiste sur le « désir (de Pilate) de relâcher Jésus », et il mentionne par trois fois la déclaration d’innocence de Jésus faite par le procurateur, cf. Jn 18.38 ; 19.4, 6.
22 w) Cf. v. 16 ne décrit pas ce châtiment, qui répond à la flagellation de Mt 27.27-31. À la différence de Mt et de Mc, il y voit, comme Jn, un châtiment préventif, antérieur à la sentence et ayant pour but de l’éviter.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.