Poursuivant son propos sur cette tristesse que les reproches de Paul ont suscitée dans le cœur de ses frères corinthiens...
Poursuivant son propos sur cette tristesse que les reproches de Paul ont suscitée dans le cœur de ses frères corinthiens, l’apôtre la distingue comme réaction purement psychologique, «tristesse du monde», de ce qu’il appelle «tristesse selon Dieu» (v. 10). Tout reproche ou toute dénonciation, bien sûr, ne peut pas ne pas provoquer une réaction chez celui à qui il est adressé. Le psychisme humain est, en un sens, aussi vulnérable que le corps, et la réaction de l’âme au reproche et à la dénonciation, par sa brusquerie et son caractère involontaire, rappelle la réaction du corps à une douleur soudaine qui le traverse. Mais la première réaction n’est pas encore compréhension ni évaluation.
Les causes de la douleur peuvent être diverses, et ceux qui la provoquent ne nous veulent pas toujours du mal: les actes médicaux destinés à nous aider sont souvent douloureux. On pourrait dire la même chose de la douleur de l’âme: ceux qui nous la causent ne nous veulent pas forcément du mal. L’indignation devant la douleur en tant que telle n’est évidemment pas un péché; c’est plutôt une sorte d’infantilisme spirituel, un refus de comprendre la cause et d’apprendre à la distinguer de l’effet. Mais si cette indignation se tourne contre ceux qui ont causé la douleur, la situation change.
Bien sûr, il y a des cas où la douleur est causée avec malveillance, et alors cette indignation est pleinement justifiée. Mais il arrive aussi qu’elle soit causée en vue du bien de celui qui souffre, bien qu’on ne pourrait atteindre autrement, ou qu’elle soit causée involontairement; alors le rejet de celui qui cause la douleur peut devenir un péché contre une personne qui n’est pas responsable des souffrances de celui qui éprouve cette douleur. Seule la compréhension de la situation, et non la première réaction immédiate, peut donner une juste attitude envers celui qui s’est trouvé source volontaire ou involontaire de douleur. Et si cette compréhension est adéquate, la dénonciation juste deviendra une impulsion conduisant au repentir et à une nouvelle conversion (v. 11). Dans ce cas, celui qui est repris n’est plus attristé par la douleur psychique provoquée par la dénonciation entendue, mais par le péché qui l’a provoquée. Les relations entre celui qui est repris et celui qui reprend ne souffrent alors naturellement pas; et Paul, comprenant qu’il en est ainsi, se réjouit du succès de sa réprimande (v. 12–16). Non seulement parce que ses relations avec l’Église de Corinthe ne se sont pas détériorées, mais surtout parce que seule une appréciation spirituelle adéquate de la réprimande permet à celui qui est repris de ne pas perdre ce Royaume dont toute la vie de l’apôtre est devenue le témoignage.
11 e) Sentiments et conduite des Corinthiens vis-à-vis de Paul et du coupable, à la suite de la « lettre sévère », cf. 2 Co 2.5-8.
12 f) L’« offensé » était probablement un envoyé de Paul. Sur sa personne, sur celle de l’offenseur, 2 Co 2.6, et sur la nature de l’offense, nous ne savons rien.
Tandis qu’il écrivait les épîtres aux Thessaloniciens, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18.1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d’agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d’où elle rayonnerait dans toute l’Achaïe, 2 Co 1.1 ; 9.2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1.26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s’affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C’est à les résoudre que s’emploie l’Apôtre dans les deux lettres qu’il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5.9-13, de date incertaine, n’a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19.1 ; 20.1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16.17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d’Apollos, Ac 18.27s ; 1 Co 16.12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1.11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5.7s ; 16.5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (1 Co 4.17 ; 16.10-11) et qui l’obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1.23–2.1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co 1.15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2.3s, 9, qui produisit un effet salutaire, 2 Co 7.8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10 ; Ac 19.23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co 1.12s ; 7.5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l’été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20.1s, cf. 2 Co 9.5 ; 12.14 ; 13.1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres – jusqu’à cinq – envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D’autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l’admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l’épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d’un individu, 2 Co :2.5-8, or il n’y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l’envoi des chap. 1-9.
Si ces épîtres apportent sur l’âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d’un extrême intérêt, leur importance doctrinale n’est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co, des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co :5.1-13 ; 6.12-20, mariage et virginité, 1 Co 7.1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l’eucharistie, 11-12, usage des charismes, 1 Co 12.1–14.40, – que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 1 Co 6.1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n’être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l’union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2.12 – 6.10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l’idéal de l’union entre les Églises. L’horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l’exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l’Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l’opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s’opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, 1 Co 1.10 – 4.13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l’approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.