Bible-Centre

La Bible en cinq ans pour le 12 janvier 2010

La Bible de Jérusalem (fr)

Ecclésiaste (or Qohélet), Chapitre 10

Deuxième partie> 13 Sagesse et folie.
Des mouches mortes font que le parfumeur rejette l’huile, un peu de sottise compte plus que sagesse et gloire.
Le sage se dirige bien,
l’insensé va de travers.
Qu’il avance sur la route, celui qui est insensé, l’esprit lui manque, et tous disent : « C’est un insensé ! »
Si l’humeur de celui qui commande se monte contre toi, ne quitte pas ta place, car le calme évite de grands péchés.
Il y a un mal que je vois sous le soleil, c’est comme une méprise de la part du souverain :
la folie placée au plus haut et des riches qui restent dans l’abaissement.
Je vois des esclaves aller à cheval et des princes à pied comme des esclaves.
Qui creuse une fosse tombe dedans,
qui sape un mur, un serpent le mord ;
qui extrait des pierres se blesse avec,
qui fend du bois prend un risque.
10 Si le fer est émoussé et qu’on n’en aiguise pas le tranchant, il faut redoubler de forces ; mais il y a profit à faire aboutir la sagesse.
11 Si, faute d’être charmé, le serpent mord, il n’y a pas de profit pour le charmeur.
12 Les paroles du sage plaisent,
les lèvres de l’insensé le perdront :
13 le début de ses paroles est folie
et la fin de son propos perfide sottise.
14 Le fou multiplie les paroles,
mais l’homme ne sait pas ce qui sera :
ce qui arrivera après lui, qui le lui annoncera ?
15 Le travail de l’insensé le fatigue,
lui qui ne sait même pas aller à la ville.
16 Malheur à toi, pays dont le roi est un gamin,
et dont les princes mangent dès le matin !
17 Heureux le pays dont le roi est né noble,
dont les princes mangent au temps voulu
pour prendre des forces et non pour banqueter !
18 Pour des mains paresseuses, la poutre cède,
pour des mains négligentes, il pleut dans la maison.
19 Pour se divertir on fait un repas,
le vin réjouit les vivants
et l’argent a réponse à tout.
20 Ne maudis pas le roi, fût-ce en pensée,
ne maudis pas le riche, fût-ce dans ta chambre,
car un oiseau du ciel emporterait le bruit, celui qui a des ailes redirait ta parole.
Notes:
Commentaire sur le fragment en cours
Commentaire sur le livre
Notes sur la partie

1 l) « font », litt. « sont la cause » yabi’û sheyabbi`a (allitération) ; hébr. mal coupé « gâte (?), fait fermenter (?) ».


2 m) Littéralement « Le cœur du sage est à droite, celui du fou à gauche ».


13 n) Ces sentences de sagesse traditionnelle seraient critiquées au v. 14.


15 o) « l’insensé » mss hébr., grec, Targ. ; « les insensés » texte reçu. — La fin de ce verset est difficile à interpréter.


Ce petit livre s’intitule « Propos de Qohélet, fils de David, roi à Jérusalem ». Le mot « Qohélet », cf. Ec 12, 12 ; 7.27 ; 12.8-10, n’est pas un nom propre mais un nom commun employé parfois avec l’article ; bien que sa forme soit féminine, il se construit au masculin. D’après l’explication la plus vraisemblable, c’est un nom de fonction qui désigne celui qui parle dans l’assemblée (qahal, en grec ekklèsia, d’où les titres latin et français, transcrits de la Bible grecque), en somme le « Prédicateur ». Il est dit « fils de David et roi dans Jérusalem », cf. Ec 1.12, et, bien que le nom ne soit pas écrit, il est certainement identifié avec Salomon à qui le texte fait clairement allusion, Ec 1.16 (cf. 1 R 3.12 ; 5.10-11 ; 10.7) ou Ec 2.7-9 (cf. 1 R 3.13 ; 10.23). Mais cette attribution n’est qu’une fiction littéraire de l’auteur qui met ses réflexions sous le patronage du plus illustre des sages d’Israël. La langue du livre et sa doctrine, sur laquelle on va revenir, interdisent de le placer avant l’Exil. On a souvent contesté l’unité d’auteur et l’on a distingué deux, trois, quatre et jusqu’à huit mains différentes. Mais beaucoup d’incohérences s’expliquent si l’on discerne un certain nombre de citations faites par Qohélet et ensuite critiquées par lui. L’épilogue (Ec 12.9-14) est dû à deux mains distinctes : l’une (9-11) est celle d’un disciple fervent ; la seconde (12-14), d’un juif pieux qui exhorte à craindre Dieu et à observer ses commandements.

Comme en d’autres livres sapientiaux, ainsi Job et l’Ecclésiastique, pour ne rien dire des Proverbes qui sont composites, la pensée va et vient, elle se reprend et se corrige. Il n’y a pas de plan défini, mais ce sont des variations sur un thème unique, la vanité des choses humaines, qui est affirmé au début et à la fin du livre, Ec 1.2, 12.8. Tout est décevant : la science, la richesse, l’amour, la vie même. Celle-ci n’est qu’une suite d’actes décousus et sans portée, Ec 3.1-11, qui s’achève par la vieillesse, Ec 12.1-7, et par la mort, laquelle frappe également sages et fous, riches et pauvres, bêtes et hommes, Ec 3.14-20. Le problème de Qohélet est celui de Job : le bien et le mal ont-ils leur sanction ici-bas ? Et, comme la réponse de Job, celle de Qohélet est négative, car l’expérience contredit les solutions reçues, Ec 7.25-8.14. Seulement, Qohélet est un homme en bonne santé, il ne cherche pas comme Job les raisons de la souffrance, il constate l’inanité du bonheur et il se console en cueillant les joies modestes que peut donner l’existence, Ec 3.12-13 ; 8.15 ; 9.7-9. Disons plutôt qu’il cherche à se consoler, car il est d’un bout à l’autre insatisfait. Le mystère de l’au-delà le tourmente, sans qu’il entrevoie une solution au problème du Shéol, Ec 3.21 ; 9.10 ; 12.7. Mais Qohélet est un croyant et, s’il est déconcerté par le tour que Dieu donne aux affaires humaines, il affirme que Dieu n’a pas de comptes à rendre, Ec 3.11, 14 ; 7.13, qu’on doit accepter de sa main les épreuves comme les joies, Ec 7.14 (cf. 1 S 2.6 ; Jb 2.10). À Qohélet comme à Job, la réponse ne peut être donnée que par l’affirmation d’une sanction d’outre-tombe.

Le livre a le caractère d’une œuvre de transition. Les assurances traditionnelles sont ébranlées mais rien de ferme ne les remplace encore. Dans ce tournant de la pensée hébraïque, on a cherché à discerner des influences étrangères qui se seraient exercées sur Qohélet. Il faut écarter les rapprochements souvent proposés avec les courants philosophiques du stoïcisme, de l’épicurisme et du cynisme, que Qohélet aurait pu connaître par l’intermédiaire de l’Égypte hellénisée ; aucun de ces rapprochements n’est décisif et la mentalité de l’auteur est très éloignée de celle des philosophes grecs. On a établi des parallèles, en apparence plus valables, avec des compositions égyptiennes comme le Dialogue du Désespéré avec son âme ou les Chants du Harpiste et, plus récemment, avec la littérature mésopotamienne de sagesse et avec l’Épopée de Gilgamesh où figure déjà le proverbe « le fil triple ne rompt pas » (cf. Ec 4.1), ainsi que l’exhortation au Carpe Diem (cf. Ec 9.7ss.). Mais on ne peut démontrer l’influence directe d’aucune de ces œuvres. Les rencontres se font sur des thèmes qui sont parfois très anciens et qui étaient devenus le bien commun de la sagesse orientale. C’est sur cet héritage du passé que Qohélet a exercé sa réflexion personnelle, comme le dit son éditeur, Ec 12.9.

Qohélet est un Juif de Palestine, probablement de Jérusalem même. Il écrit un hébreu tardif, semé d’aramaïsmes, et il emploie deux mots perses (pardes, Ec 2.5 ; pitgam, Ec 8.11). Cela suppose une date assez postérieure à l’Exil, mais antérieure au début du IIe siècle av. J.-C., où Ben Sira a utilisé le livret ; de fait, la paléographie situe aux environs de 150 av. J.-C. des fragments de Qo trouvés dans les grottes de Qumrân. Le IIIe siècle est donc la date de composition la plus vraisemblable. C’est le temps où la Palestine, soumise aux Ptolémées, est atteinte par le courant humaniste et ne connaît pas encore le sursaut de foi et d’espérance de l’époque des Maccabées.

Le livre ne marque qu’un moment dans le développement religieux et il ne faut pas le juger en le détachant de ce qui l’a précédé et de ce qui le suivra. En soulignant l’insuffisance des conceptions anciennes et en forçant les esprits à affronter les énigmes humaines, il appelle une révélation plus haute. Il donne une leçon de détachement des biens terrestres et, en niant le bonheur des riches, il prépare le monde à entendre que « bienheureux sont les pauvres », Lc 6.20.

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