Les paroles de Jean selon lesquelles Dieu «essuiera toute larme» peuvent être comprises en ce sens que désormais, lorsque le monde est entièrement transfiguré...
Les paroles de Jean selon lesquelles Dieu «essuiera toute larme» peuvent être comprises en ce sens que désormais, lorsque le monde est entièrement transfiguré et qu’il n’y a plus de place pour le mal, les fidèles n’ont plus de raison de pleurer: dans la plénitude du Royaume, aucune perte et aucune séparation d’avec ceux qui leur sont proches et chers ne les menacent plus. Pourtant, ici, ce n’est peut-être pas encore toute la vérité. Car toute utopie, même la plus lumineuse et la plus rayonnante, tout projet de société la plus admirable et la plus juste, n’a jamais répondu à la question de savoir que faire de ceux qui n’ont pas vécu, et ne vivront pas, jusqu’au triomphe de cette utopie.
Dans la pratique, les combattants pour un «avenir radieux» se révélaient assez souvent des enthousiastes désintéressés, prêts bien souvent à donner non seulement toutes leurs forces, mais aussi leur vie pour accomplir ce qu’ils ne verraient en aucun cas de leur vivant. Mais un tel enthousiasme témoigne précisément du fait que les personnes qui le possédaient tiraient leurs forces et leur inspiration non pas de cet «avenir radieux», qui n’existait pas encore, mais d’une autre source.
Quand il s’agit du Royaume, le problème, à première vue, se résout par la résurrection universelle: chacun reçoit alors la possibilité de prendre part au Royaume auquel il est resté fidèle durant sa vie. Et pourtant: les larmes versées ne se rendent pas; ce qui a été a été, le mal passé reste réel dans la mesure où notre passé est réel pour nous. Que faire alors? La réponse peut être ici, aussi étrange que cela paraisse au premier abord, le pardon et la libération du pécheur repentant de tout péché, y compris du péché commis consciemment, donnés à chacun dans le Royaume.
Avant la venue du Christ dans le monde, on pouvait se repentir de tout péché, mais être purifié de lui, se débarrasser des conséquences de ce qui avait été commis, n’était possible que si le péché n’avait pas été volontaire, si la volonté de celui qui avait péché n’avait pas spirituellement alimenté l’acte pécheur. Dans le cas contraire, les conséquences du péché pesaient sur celui qui l’avait commis tout au long de sa vie, et même après sa mort le mal qu’il avait commis ne disparaissait pas, touchant parfois les personnes liées au pécheur, ou les descendants aussi bien de celui qui avait péché que des personnes liées à lui.
On ne pouvait changer cette situation qu’en recréant le monde à nouveau. Ou en y introduisant le Royaume, qui, par son souffle, est capable de le transformer. Mais une telle transfiguration, qui libère totalement du pouvoir de tout péché, signifie aussi que le Christ a la force de changer non seulement l’avenir, mais aussi le passé! Rien d’étonnant: dans le Royaume, semble-t-il, le passé, le présent et l’avenir ne se rapportent pas les uns aux autres de manière aussi linéaire que dans le monde non transfiguré.
Mais s’il en est ainsi, au jour du triomphe du Royaume, le mal ne demeurera pas seulement absent de son éternel présent, mais aussi de ce passé où il avait encore sa place tant que le Royaume ne s’était pas révélé dans toute sa plénitude. Il ne demeurera pas parce que le passé lui-même ne demeurera pas: il ne restera que l’envers du monde nouveau, où est repoussé le mal qui dominait le monde, ces ténèbres extérieures dont parle le Sauveur, et qui se révèlent à Jean dans la vision comme une «fosse remplie de feu», et l’éternel présent du Royaume, où il n’y aura place pour aucun mal, quelle que soit l’époque à laquelle il se rapporte selon les mesures de l’ancien monde.