Bible-Centre

La Bible en cinq ans pour le 3 novembre 2005

La Bible de Jérusalem (fr)

Daniel, Chapitre 5

1 Le festin de Balthazar
Le roi Balthazar donna un grand festin pour ses seigneurs, qui étaient au nombre de mille, et devant ces mille il but du vin.
Ayant goûté le vin, Balthazar ordonna d’apporter les vases d’or et d’argent que son père Nabuchodonosor avait pris au sanctuaire de Jérusalem, pour y faire boire le roi, ses seigneurs, ses concubines et ses chanteuses.
On apporta donc les vases d’or et d’argent pris au sanctuaire du Temple de Dieu à Jérusalem, et y burent le roi et ses seigneurs, ses concubines et ses chanteuses.
Ils burent du vin et firent louange aux dieux d’or et d’argent, de bronze et de fer, de bois et de pierre.
Soudain apparurent des doigts de main humaine qui se mirent à écrire, derrière le lampadaire, sur le plâtre du mur du palais royal, et le roi vit la paume de la main qui écrivait.
Alors le roi changea de couleur, ses pensées se troublèrent, les jointures de ses hanches se relâchèrent et ses genoux se mirent à s’entrechoquer.
Il manda en criant devins, chaldéens et exorcistes. Et le roi dit aux sages de Babylone : « Quiconque lira cette écriture et m’en découvrira l’interprétation, on le vêtira de pourpre, on lui mettra une chaîne d’or autour du cou et il gouvernera en troisième dans le royaume. »
Alors, accoururent tous les sages du roi ; mais ils ne purent ni lire l’écriture ni en faire connaître l’interprétation au roi.
Le roi Balthazar en fut très troublé, il changea de couleur et ses seigneurs demeurèrent perplexes.
10 S’en vint dans la salle du festin la reine, alertée par les paroles du roi et des seigneurs. Et la reine dit : « Ô roi, vis à jamais ! Que tes pensées ne se troublent pas et que ton éclat ne se ternisse point.
11 Il est un homme dans ton royaume en qui réside l’esprit des dieux saints. Du temps de ton père, il se trouva en lui lumière, intelligence et sagesse pareille à la sagesse des dieux. Le roi Nabuchodonosor, ton père, le nomma chef des magiciens, devins, chaldéens et exorcistes.
12 Et puisqu’il s’est trouvé en ce Daniel, que le roi avait surnommé Baltassar, un esprit extraordinaire, connaissance, intelligence, art d’interpréter les songes, de résoudre les énigmes et de défaire les nœuds, fais donc mander Daniel et il te fera connaître l’interprétation. »
13 On fit venir Daniel devant le roi, et le roi dit à Daniel : « Est-ce toi qui es Daniel, des gens de la déportation de Juda, amenés de Juda par le roi mon père ?
14 J’ai entendu dire que l’esprit des dieux réside en toi et qu’il se trouve en toi lumière, intelligence et sagesse extraordinaire.
15 On m’a amené les sages et les devins pour lire cette écriture et m’en faire connaître l’interprétation, mais ils sont incapables de m’en découvrir l’interprétation.
16 J’ai entendu dire que tu es capable de donner des interprétations et de défaire des nœuds. Si donc tu es capable de lire cette écriture et de m’en faire connaître l’interprétation, tu seras revêtu de pourpre et tu porteras une chaîne d’or autour du cou et tu seras en troisième dans le royaume. »
17 Daniel prit la parole et dit devant le roi : « Que tes dons te soient retournés, et donne à d’autres tes cadeaux ! Pour moi, je lirai au roi cette écriture et je lui en ferai connaître l’interprétation.
18 Ô roi, le Dieu Très-Haut a donné royaume, grandeur, majesté et gloire à Nabuchodonosor ton père.
19 La grandeur qu’il lui avait donnée faisait trembler de crainte devant lui peuples, nations et langues : il tuait qui il voulait, laissait vivre qui il voulait, élevait qui il voulait, abaissait qui il voulait.
20 Mais son cœur s’étant élevé et son esprit durci jusqu’à l’arrogance, il fut rejeté du trône de sa royauté et la gloire lui fut ôtée.
21 Il fut retranché d’entre les hommes, et par le cœur il devint semblable aux bêtes ; sa demeure fut avec les onagres ; comme les bœufs il se nourrit d’herbe ; son corps fut baigné de la rosée du ciel, jusqu’à ce qu’il eût appris que le Dieu Très-Haut a domaine sur le royaume des hommes et met à sa tête qui lui plaît.
22 Mais toi, Balthazar, son fils, tu n’as pas humilié ton cœur, bien que tu aies su tout cela :
23 tu t’es exalté contre le Seigneur du Ciel, tu t’es fait apporter les vases de son Temple, et toi, tes seigneurs, tes concubines et tes chanteuses, vous y avez bu du vin, et avez fait louange aux dieux d’or et d’argent, de bronze et de fer, de bois et de pierre, qui ne voient, n’entendent, ni ne comprennent, et tu n’as pas glorifié le Dieu qui tient ton souffle entre ses mains et de qui relèvent toutes tes voies.
24 Il a donc envoyé cette main qui, toute seule, a tracé cette écriture.
25 L’écriture tracée, c’est : Mené, Mené, Teqel et Parsîn.
26 Voici l’interprétation de ces mots : Mené : Dieu a mesuré ton royaume et l’a livré ;
27 Teqel : tu as été pesé dans la balance et ton poids se trouve en défaut ;
28 Parsîn : ton royaume a été divisé et donné aux Mèdes et aux Perses. »
29 Alors Balthazar ordonna de revêtir Daniel de pourpre, de lui mettre au cou une chaîne d’or et de proclamer qu’il gouvernerait en troisième dans le royaume.
30 Cette nuit-là, le roi chaldéen Balthazar fut assassiné
Lire la suite:Daniel, Chapitre 6
Notes:
Commentaire sur le fragment en cours
Commentaire sur le livre
Notes sur la partie

1 k) Le nom babylonien est Bel-shar-uçur « Bel protège le roi ». Le personnage historique qui porte ce nom est le fils, non de Nabuchodonosor, mais de Nabonide ; il ne porta pas le titre de roi. Cf. l’Introduction.


4 l) « et d’argent » Théodotion. et Vulg. ; omis par aram.


7 m) Le titre de « second » du roi existait bien à Babylone, mais il n’est jamais question d’un troisième. La locution, obscure en araméen, doit signifier, ici comme en 5.29 ; 6.3, que Daniel fait partie d’un triumvirat ministériel, et non qu’il occupe le troisième rang par rapport au roi.


11 n) Aram. ajoute : « ton père, ô roi » omis par les versions.


19 o) Daniel va résumer l’épisode raconté au chap. 4.


25 p) Le texte aram. répète Mené (contre LXX, Théodotion., Vulg., Josèphe et les vv. 26-28 qui semblent supposer trois termes et non quatre) et a Parsîn , au lieu de Pharès (contre les mêmes). On retrouve sous ces mots mystérieux les noms de trois poids ou monnaies orientales : une mine, un shéqel et une demi-mine (paras), et les termes prêteraient à la série de jeux de mots des vv. 26-28, mené suggérant le verbe mana (mesurer), teqel , le verbe shaqal (peser), et paras , à la fois le verbe paraç (diviser) et le nom des Perses. L’accord n’est pas fait sur le sens de la séquence : allusion à la valeur décroissante des trois empires qui se succèdent (Babyloniens, « Mèdes », Perses), ou des trois rois : Nabuchodonosor, Évil-Mérodak et Balthazar (ou encore Nabuchodonosor, Balthazar et les rois des « Mèdes et Perses »), ou dicton ancien dont la pointe nous échappe.


À considérer son contenu, le livre de Daniel se divise en deux parties. Les chap. 1-6 sont des récits : Daniel et ses trois compagnons au service de Nabuchodonosor, 1 ; le songe de Nabuchodonosor : la statue composite, 2 ; l’adoration de la statue d’or et les trois compagnons de Daniel dans la fournaise, 3 ; la folie de Nabuchodonosor, 4 ; le festin de Balthazar, 5 ; Daniel dans la fosse aux lions, 6. Dans tous ces cas, Daniel ou ses compagnons sortent triomphants d’une épreuve d’où dépend leur vie, ou au moins leur réputation, et les païens glorifient Dieu qui les a sauvés. Les scènes se passent à Babylone sous les règnes de Nabuchodonosor, de son « fils » Balthazar et du successeur de celui-ci « Darius le Mède ». Les chap. 7-12 Sont des visions, dont Daniel est le bénéficiaire : les Quatre Bêtes, 7 ; le Bouc et le Bélier, 8 ; les soixante-dix Semaines, 9 ; la grande vision du Temps de la Colère et du Temps de la Fin, 10-12. Elles sont datées des règnes de Balthazar, de Darius le Mède et de Cyrus roi de Perse, et elles sont situées en Babylonie.

De cette division, on a parfois conclu à l’existence de deux écrits d’époques différentes combinés par un éditeur. Mais d’autres indices contredisent cette distinction. Les récits sont à la troisième personne et les visions sont racontées par Daniel lui-même, mais la première vision, 7, est encadrée par une introduction et une conclusion à la troisième personne. Le début du livre est en hébreu mais, en 2.4, on passe brusquement à l’araméen, qui continue jusqu’à la fin de 7, enjambant ainsi la partie des visions ; les derniers chapitres sont de nouveau en hébreu. On a proposé de cette dualité de langue plusieurs explications, dont aucune n’est convaincante. Ainsi la division d’après le style (1ère ou 3e personne) et celle d’après la langue (hébreu ou araméen) ne correspondent pas à celle qui ressort du contenu (récits ou visions). D’autre part, le chap. 7 est commenté par le chap. 8, mais il est parallèle au chap. 2 ; son araméen est le même que celui des chap. 2-4, mais des traits de son style se retrouvent dans les chap. 8-12, bien qu’ils soient écrits en hébreu. Ce chap. 7 forme donc un lien entre les deux parties du livre et assure son unité. De plus, Balthazar et Darius le Mède apparaissent dans les deux parties du livre, soulevant les mêmes difficultés pour les historiens. Enfin, les procédés littéraires et les modes de pensée sont les mêmes d’un bout à l’autre du livre, et cette égalité est l’argument le plus fort pour l’unité de sa composition.

La date de celle-ci est fixée par le témoignage clair que donne le chap. 11. Les guerres entre Séleucides et Lagides et une partie du règne d’Antiochus Épiphane y sont racontées avec un grand luxe de détails insignifiants pour le propos de l’auteur. Ce récit ne ressemble à aucune prophétie de l’Ancien Testament et, malgré son style prophétique, relate des événements déjà accomplis. Mais, à partir de 11.40, le ton change, le « Temps de la Fin » est annoncé dans une manière qui rappelle les autres prophètes. Le livre aurait donc été composé pendant la persécution d’Antiochus Épiphane et avant la mort de celui-ci, avant même la victoire de l’insurrection maccabéenne, c’est-à-dire entre 167 et 164.

Rien dans le reste du livre ne contredit cette date. Les récits de la première partie sont situés à l’époque chaldéenne, mais certains indices montrent que l’auteur est assez loin des événements. Balthazar est le fils de Nabonide, et non pas de Nabuchodonosor comme dit le texte, et il n’a jamais eu le titre de roi. Darius le Mède est inconnu des historiens et il n’y a pas de place pour lui entre le dernier roi chaldéen et Cyrus le Perse, qui avait déjà vaincu les Mèdes. Le milieu néo-babylonien est décrit avec des mots d’origine perse ; même, les instruments de l’orchestre de Nabuchodonosor portent des noms transcrits du grec. Les dates données dans le livre ne concordent pas entre elles ni avec l’histoire telle que nous la connaissons et elles semblent avoir été mises en tête des chapitres sans grand souci de la chronologie. L’auteur a utilisé des traditions, orales ou écrites, qui circulaient à son époque. Les manuscrits de la mer Morte contiennent des fragments d’un cycle de Daniel qui est apparenté au livre canonique, en particulier une prière de Nabonide qui rappelle 3.31-4.34, où le nom de Nabuchodonosor a remplacé celui de Nabonide.

L’auteur, ou ses sources, a nommé comme héros de ces histoires pieuses un Daniel ou Dan’el qu’Ez 14.14-20 ; 28.3 cite comme un juste et un sage des anciens temps et que connaissaient aussi les poèmes de Râs Shamra au XIVe siècle avant notre ère.

Cette jeunesse du livre explique sa place dans la Bible hébraïque. Il y a été admis après la fixation du canon des Prophètes et il a été rangé, entre Esther et Esdras, dans le groupe composite des « autres écrits », qui forment la dernière partie du canon hébreu. Les Bibles grecque et latine le replacent parmi les prophètes et lui ajoutent quelques parties deutérocanoniques : le Psaume d’Azarias et le cantique des trois jeunes gens, 3.24-90, l’histoire de Suzanne, où éclate la candeur clairvoyante de Daniel enfant, 13, les histoires de Bel et du serpent sacré, qui sont des satires de l’idolâtrie, 14. La traduction grecque de la Septante (LXX) diffère beaucoup de celle de Théodotion (Théod.), qui reste très proche du texte massorétique.

Le livre est destiné à soutenir la foi et l’espérance des Juifs persécutés par Antiochus Épiphane. Daniel et ses compagnons ont été soumis aux mêmes épreuves, abandon des prescriptions de la Loi, 1, tentations d’idolâtrie, 3 et 6 ; ils en sont sortis vainqueurs et les anciens persécuteurs ont dû reconnaître la puissance du vrai Dieu. Le persécuteur moderne est dépeint en traits plus noirs, mais, quand la colère de Dieu sera satisfaite, 8.19 ; 11.36, viendra le temps de la Fin, 8.17 ; 11.40, où le persécuteur sera brisé, 8.25 ; 11.45. Ce sera la fin des malheurs et du péché et l’avènement du Royaume des Saints, gouverné par un « Fils d’homme », dont l’empire ne passera point, 7.

Cette attente de la Fin, cette espérance du Royaume traverse tout le livre, 2.44 ; 3.33 ; 4.31 ; 7.14. Dieu en procurera l’avènement dans un délai qu’il a fixé mais qui englobe en même temps toute la durée humaine. Les moments de l’histoire du monde deviennent des moments du dessein divin sur le plan éternel. Le passé, le présent, l’avenir, tout devient prophétie parce que tout est vu dans la lumière de Dieu « qui alterne périodes et temps », 2.21. Par cette vision à la fois temporelle et extra-temporelle, l’auteur révèle le sens prophétique de l’histoire. Ce secret de Dieu, 2.18, etc. ; 4.6, est dévoilé par l’intermédiaire d’êtres mystérieux, qui sont les messagers et les agents du Très-Haut ; la doctrine des anges s’affirme dans le livre de Daniel comme dans ceux d’Ézéchiel et surtout de Tobie. La révélation concerne le dessein caché de Dieu sur son peuple et sur les peuples. Il touche les nations comme les individus. Un texte important sur la résurrection annonce le réveil des morts pour une vie ou un opprobre éternels, 12.2. Le Royaume qu’on attend s’étendra à tous les peuples, 7.14, il sera sans fin, ce sera le Royaume des Saints, 7.18, le Royaume de Dieu, 3.33 ; 4.31, le Royaume du Fils d’homme, à qui fut conférée toute puissance, 7.13-14.

Ce mystérieux Fils d’homme, que 7.18, 21-27 identifient avec la communauté des Saints, est aussi sa tête, le chef du royaume eschatologique, mais ce n’est pas le Messie davidique. Cette interprétation individuelle est devenue courante dans le Judaïsme et a été reprise par Jésus, qui s’est appliqué le titre de Fils de l’homme pour souligner le caractère transcendant et spirituel de son messianisme, Mt 8.20.

Le livre de Daniel ne représente plus le vrai courant prophétique. Il ne contient pas la prédication d’un prophète envoyé par Dieu en mission auprès de ses contemporains, il a été composé et immédiatement écrit par un auteur qui se cache derrière un pseudonyme, comme déjà le livret de Jonas. Les histoires édifiantes de la première partie s’apparentent à une classe d’écrits de sagesse dont on a un exemple ancien dans l’histoire de Joseph de la Genèse, un exemple récent dans le livre de Tobie, écrit peu avant Daniel. Les visions de la seconde partie apportent la révélation d’un secret divin, expliqué par les anges, pour les temps futurs, dans un style volontairement énigmatique ; ce « livre scellé », 12.4, inaugure pleinement le genre apocalyptique qui avait été préparé par Ézéchiel et qui s’épanouira dans la littérature juive. L’Apocalypse de saint Jean lui correspond dans le Nouveau Testament, mais alors les sceaux du livre fermé sont brisés, Ap 5-6, les paroles ne sont plus tenues secrètes, car « le temps est proche », Ap 22.10, et l’on attend la venue du Seigneur, Ap 22.20 ; 1 Co 16.22.

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Daniel, Chapitre 6,  vers 1

1 Le festin de Balthazar
et Darius le Mède reçut le royaume, étant âgé déjà de soixante-deux ans.
Lire la suite:Daniel, Chapitre 6
Notes:
Commentaire sur le fragment en cours
Commentaire sur le livre
Notes sur la partie

1 q) « Darius le Mède » est inconnu des historiens, et Cyrus le Perse avait déjà conquis les Mèdes lorsqu’il prit Babylone. Voir l’Introduction.


À considérer son contenu, le livre de Daniel se divise en deux parties. Les chap. 1-6 sont des récits : Daniel et ses trois compagnons au service de Nabuchodonosor, 1 ; le songe de Nabuchodonosor : la statue composite, 2 ; l’adoration de la statue d’or et les trois compagnons de Daniel dans la fournaise, 3 ; la folie de Nabuchodonosor, 4 ; le festin de Balthazar, 5 ; Daniel dans la fosse aux lions, 6. Dans tous ces cas, Daniel ou ses compagnons sortent triomphants d’une épreuve d’où dépend leur vie, ou au moins leur réputation, et les païens glorifient Dieu qui les a sauvés. Les scènes se passent à Babylone sous les règnes de Nabuchodonosor, de son « fils » Balthazar et du successeur de celui-ci « Darius le Mède ». Les chap. 7-12 Sont des visions, dont Daniel est le bénéficiaire : les Quatre Bêtes, 7 ; le Bouc et le Bélier, 8 ; les soixante-dix Semaines, 9 ; la grande vision du Temps de la Colère et du Temps de la Fin, 10-12. Elles sont datées des règnes de Balthazar, de Darius le Mède et de Cyrus roi de Perse, et elles sont situées en Babylonie.

De cette division, on a parfois conclu à l’existence de deux écrits d’époques différentes combinés par un éditeur. Mais d’autres indices contredisent cette distinction. Les récits sont à la troisième personne et les visions sont racontées par Daniel lui-même, mais la première vision, 7, est encadrée par une introduction et une conclusion à la troisième personne. Le début du livre est en hébreu mais, en 2.4, on passe brusquement à l’araméen, qui continue jusqu’à la fin de 7, enjambant ainsi la partie des visions ; les derniers chapitres sont de nouveau en hébreu. On a proposé de cette dualité de langue plusieurs explications, dont aucune n’est convaincante. Ainsi la division d’après le style (1ère ou 3e personne) et celle d’après la langue (hébreu ou araméen) ne correspondent pas à celle qui ressort du contenu (récits ou visions). D’autre part, le chap. 7 est commenté par le chap. 8, mais il est parallèle au chap. 2 ; son araméen est le même que celui des chap. 2-4, mais des traits de son style se retrouvent dans les chap. 8-12, bien qu’ils soient écrits en hébreu. Ce chap. 7 forme donc un lien entre les deux parties du livre et assure son unité. De plus, Balthazar et Darius le Mède apparaissent dans les deux parties du livre, soulevant les mêmes difficultés pour les historiens. Enfin, les procédés littéraires et les modes de pensée sont les mêmes d’un bout à l’autre du livre, et cette égalité est l’argument le plus fort pour l’unité de sa composition.

La date de celle-ci est fixée par le témoignage clair que donne le chap. 11. Les guerres entre Séleucides et Lagides et une partie du règne d’Antiochus Épiphane y sont racontées avec un grand luxe de détails insignifiants pour le propos de l’auteur. Ce récit ne ressemble à aucune prophétie de l’Ancien Testament et, malgré son style prophétique, relate des événements déjà accomplis. Mais, à partir de 11.40, le ton change, le « Temps de la Fin » est annoncé dans une manière qui rappelle les autres prophètes. Le livre aurait donc été composé pendant la persécution d’Antiochus Épiphane et avant la mort de celui-ci, avant même la victoire de l’insurrection maccabéenne, c’est-à-dire entre 167 et 164.

Rien dans le reste du livre ne contredit cette date. Les récits de la première partie sont situés à l’époque chaldéenne, mais certains indices montrent que l’auteur est assez loin des événements. Balthazar est le fils de Nabonide, et non pas de Nabuchodonosor comme dit le texte, et il n’a jamais eu le titre de roi. Darius le Mède est inconnu des historiens et il n’y a pas de place pour lui entre le dernier roi chaldéen et Cyrus le Perse, qui avait déjà vaincu les Mèdes. Le milieu néo-babylonien est décrit avec des mots d’origine perse ; même, les instruments de l’orchestre de Nabuchodonosor portent des noms transcrits du grec. Les dates données dans le livre ne concordent pas entre elles ni avec l’histoire telle que nous la connaissons et elles semblent avoir été mises en tête des chapitres sans grand souci de la chronologie. L’auteur a utilisé des traditions, orales ou écrites, qui circulaient à son époque. Les manuscrits de la mer Morte contiennent des fragments d’un cycle de Daniel qui est apparenté au livre canonique, en particulier une prière de Nabonide qui rappelle 3.31-4.34, où le nom de Nabuchodonosor a remplacé celui de Nabonide.

L’auteur, ou ses sources, a nommé comme héros de ces histoires pieuses un Daniel ou Dan’el qu’Ez 14.14-20 ; 28.3 cite comme un juste et un sage des anciens temps et que connaissaient aussi les poèmes de Râs Shamra au XIVe siècle avant notre ère.

Cette jeunesse du livre explique sa place dans la Bible hébraïque. Il y a été admis après la fixation du canon des Prophètes et il a été rangé, entre Esther et Esdras, dans le groupe composite des « autres écrits », qui forment la dernière partie du canon hébreu. Les Bibles grecque et latine le replacent parmi les prophètes et lui ajoutent quelques parties deutérocanoniques : le Psaume d’Azarias et le cantique des trois jeunes gens, 3.24-90, l’histoire de Suzanne, où éclate la candeur clairvoyante de Daniel enfant, 13, les histoires de Bel et du serpent sacré, qui sont des satires de l’idolâtrie, 14. La traduction grecque de la Septante (LXX) diffère beaucoup de celle de Théodotion (Théod.), qui reste très proche du texte massorétique.

Le livre est destiné à soutenir la foi et l’espérance des Juifs persécutés par Antiochus Épiphane. Daniel et ses compagnons ont été soumis aux mêmes épreuves, abandon des prescriptions de la Loi, 1, tentations d’idolâtrie, 3 et 6 ; ils en sont sortis vainqueurs et les anciens persécuteurs ont dû reconnaître la puissance du vrai Dieu. Le persécuteur moderne est dépeint en traits plus noirs, mais, quand la colère de Dieu sera satisfaite, 8.19 ; 11.36, viendra le temps de la Fin, 8.17 ; 11.40, où le persécuteur sera brisé, 8.25 ; 11.45. Ce sera la fin des malheurs et du péché et l’avènement du Royaume des Saints, gouverné par un « Fils d’homme », dont l’empire ne passera point, 7.

Cette attente de la Fin, cette espérance du Royaume traverse tout le livre, 2.44 ; 3.33 ; 4.31 ; 7.14. Dieu en procurera l’avènement dans un délai qu’il a fixé mais qui englobe en même temps toute la durée humaine. Les moments de l’histoire du monde deviennent des moments du dessein divin sur le plan éternel. Le passé, le présent, l’avenir, tout devient prophétie parce que tout est vu dans la lumière de Dieu « qui alterne périodes et temps », 2.21. Par cette vision à la fois temporelle et extra-temporelle, l’auteur révèle le sens prophétique de l’histoire. Ce secret de Dieu, 2.18, etc. ; 4.6, est dévoilé par l’intermédiaire d’êtres mystérieux, qui sont les messagers et les agents du Très-Haut ; la doctrine des anges s’affirme dans le livre de Daniel comme dans ceux d’Ézéchiel et surtout de Tobie. La révélation concerne le dessein caché de Dieu sur son peuple et sur les peuples. Il touche les nations comme les individus. Un texte important sur la résurrection annonce le réveil des morts pour une vie ou un opprobre éternels, 12.2. Le Royaume qu’on attend s’étendra à tous les peuples, 7.14, il sera sans fin, ce sera le Royaume des Saints, 7.18, le Royaume de Dieu, 3.33 ; 4.31, le Royaume du Fils d’homme, à qui fut conférée toute puissance, 7.13-14.

Ce mystérieux Fils d’homme, que 7.18, 21-27 identifient avec la communauté des Saints, est aussi sa tête, le chef du royaume eschatologique, mais ce n’est pas le Messie davidique. Cette interprétation individuelle est devenue courante dans le Judaïsme et a été reprise par Jésus, qui s’est appliqué le titre de Fils de l’homme pour souligner le caractère transcendant et spirituel de son messianisme, Mt 8.20.

Le livre de Daniel ne représente plus le vrai courant prophétique. Il ne contient pas la prédication d’un prophète envoyé par Dieu en mission auprès de ses contemporains, il a été composé et immédiatement écrit par un auteur qui se cache derrière un pseudonyme, comme déjà le livret de Jonas. Les histoires édifiantes de la première partie s’apparentent à une classe d’écrits de sagesse dont on a un exemple ancien dans l’histoire de Joseph de la Genèse, un exemple récent dans le livre de Tobie, écrit peu avant Daniel. Les visions de la seconde partie apportent la révélation d’un secret divin, expliqué par les anges, pour les temps futurs, dans un style volontairement énigmatique ; ce « livre scellé », 12.4, inaugure pleinement le genre apocalyptique qui avait été préparé par Ézéchiel et qui s’épanouira dans la littérature juive. L’Apocalypse de saint Jean lui correspond dans le Nouveau Testament, mais alors les sceaux du livre fermé sont brisés, Ap 5-6, les paroles ne sont plus tenues secrètes, car « le temps est proche », Ap 22.10, et l’on attend la venue du Seigneur, Ap 22.20 ; 1 Co 16.22.

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