Paul dit que la lettre qu'il avait écrite auparavant, et qui était rude à bien des égards, était liée à une « grande affliction » qui l'avait saisi à la pensée...
Paul dit que la lettre qu'il avait écrite auparavant, et qui était rude à bien des égards, était liée à une « grande affliction » qui l'avait saisi à la pensée des frères de Corinthe et de la situation dans l'Église de Corinthe.
À en juger par certains passages de la Première épître aux Corinthiens, on peut penser que la situation spirituelle y était effectivement assez grave : l'apôtre dut rappeler aux Corinthiens des choses fondamentales liées au christianisme et à la vie chrétienne, choses qu'ils n'avaient pas exactement oubliées, semble-t-il, mais qui étaient passées pour eux au second plan, éclipsées par des choses plus « intéressantes » et plus « urgentes ». Mais la rudesse des paroles de l'apôtre ne visait nullement à accuser quelqu'un ni à le contraindre à quitter l'Église, ce qui n'aurait servi que Satan. Il faudrait plutôt parler de l'épreuve que fut la lettre de Paul à l'Église de Corinthe, l'épreuve de l'obéissance.
Et il ne s'agit évidemment pas ici du fait que l'apôtre exigeait pour lui une soumission inconditionnelle ; une telle chose était pratiquement impensable dans l'Église des premiers chrétiens, où la discipline formelle ne passait jamais au premier plan. Il s'agissait de l'attitude personnelle envers Paul et envers son autorité en ce qui concerne la vie spirituelle. Et l'obéissance, dans ce cas, devient la capacité d'écouter et la disposition à entendre.
À en juger par tout ce qui est dit dans la Première épître aux Corinthiens, l'Église de Corinthe était grande, active et, comme nous dirions aujourd'hui, « progressive » et « avancée » : les gens y étaient instruits, enclins aux débats théologiques et critiques à l'égard des traditions. Dans une telle communauté, chacun se sent plus ou moins autosuffisant, et il est très difficile à de telles personnes d'entendre quelqu'un d'autre, surtout un homme venu de l'extérieur, même respecté et faisant autorité. Et accepter la justesse de l'opinion d'autrui est encore plus difficile.
La première réaction naturelle, dans un tel cas, est d'ordinaire le rejet, parfois doux, parfois brusque, mais toujours résolu et sans équivoque. Et le fait que les paroles de l'apôtre aient malgré tout produit leur effet signifie que cette première réaction a été surmontée. Dans l'Église de Corinthe, on a entendu l'apôtre et l'on a prêté attention à ses paroles. Paul considère cet état de choses comme une victoire spirituelle des chrétiens de Corinthe, une victoire avant tout sur eux-mêmes, sur leur propre nature. Une victoire dont il se réjouit sincèrement, non parce qu'on l'a entendu, mais parce qu'elle signifiait le triomphe du Royaume dans la communauté ecclésiale de Corinthe.
1 o) Allusion au caractère pénible de la visite que Paul a dû faire à Corinthe avant la 2 Co, voir l’Introduction.
3 p) Allusion à la « lettre sévère », 2 Co 2.3, 4, 9 ; 7.8, 12 ; voir l’Introduction.
6 q) Celui qui avait offensé Paul ou son représentant, voir l’Introduction.
Tandis qu’il écrivait les épîtres aux Thessaloniciens, Paul évangélisait Corinthe durant plus de dix-huit mois, Ac 18.1-18, du printemps 50 à la fin de l’été 51. Selon sa coutume d’agir dans les grands centres, il voulait implanter la foi au Christ dans ce port fameux très peuplé, d’où elle rayonnerait dans toute l’Achaïe, 2 Co 1.1 ; 9.2. De fait, il réussit à y établir, surtout dans les couches modestes de la population, 1 Co 1.26-28, une forte communauté. Mais cette grande ville était un foyer de culture grecque, où s’affrontaient des courants de pensée et de religion fort divers. Le contact de la jeune foi chrétienne avec cette capitale du paganisme devait poser pour les néophytes bien des problèmes délicats. C’est à les résoudre que s’emploie l’Apôtre dans les deux lettres qu’il leur écrit.
La genèse de ces deux épîtres est assez claire, en dépit de quelques points douteux. Une première lettre « précanonique », 1 Co 5.9-13, de date incertaine, n’a pas été conservée. Plus tard, durant le séjour qu’il fit à Éphèse au cours du troisième voyage, durant juste un peu plus de deux ans (52-54), Ac 19.1 ; 20.1, des questions apportées par une délégation de Corinthiens, 1 Co 16.17, auxquelles s’ajoutaient des informations reçues par le moyen d’Apollos, Ac 18.27s ; 1 Co 16.12, et des « gens de Chloé », 1 Co 1.11, poussèrent Paul à écrire une nouvelle lettre, qui est notre 1 Co, aux environs de Pâques 54 (1 Co 5.7s ; 16.5-9). Peu après, une crise dut se produire à Corinthe, où Timothée joua probablement un rôle, (1 Co 4.17 ; 16.10-11) et qui l’obligea à y faire une visite rapide et pénible, 2 Co 1.23–2.1, au cours de laquelle il promit de revenir bientôt, 2 Co 1.15-16. En fait, il ne revint pas et remplaça cette visite par une lettre sévère et écrite « parmi bien des larmes », 2 Co 2.3s, 9, qui produisit un effet salutaire, 2 Co 7.8-13. C’est en Macédoine, après avoir quitté Éphèse à la suite de crises très graves mal connues de nous, 1 Co 15.32 ; 2 Co 1.8-10 ; Ac 19.23-40, que Paul apprit de Tite cet heureux résultat, 2 Co 1.12s ; 7.5-16 ; et c’est alors qu’il écrivit les deux parties de 2 Co, pendant le printemps et l’été de 55. Il devait ensuite repasser par Corinthe, Ac 20.1s, cf. 2 Co 9.5 ; 12.14 ; 13.1, 10, pour de là remonter à Jérusalem et y être fait prisonnier.
Selon certains, 2 Co serait une compilation de plusieurs lettres – jusqu’à cinq – envoyées par Paul à Corinthe en différentes occasions. D’autres, moins impressionnés par les transitions difficiles que cette théorie cherche à expliquer, admettent cependant que les chap. 10-13 ne peuvent être la suite de 1-9. Il est psychologiquement impossible que Paul passe brutalement de la célébration de la réconciliation des chap. 1-9 à l’admonestation amère et aux justifications sarcastiques des chap. 10-13. On a suggéré que les chap. 10-13 pourraient être l’épître écrite dans les larmes, à cause de leur ton sévère, mais cela ne convient guère au contexte. L’épître écrite dans les larmes a été provoquée par la conduite d’un individu, 2 Co :2.5-8, or il n’y est même pas fait allusion dans les chap. 10-13, qui parlent du tort fait aux communautés par les faux apôtres. Il est donc plus probable que ces chapitres ont été déterminés par une détérioration de la situation à Corinthe après l’envoi des chap. 1-9.
Si ces épîtres apportent sur l’âme de Paul et sur ses relations avec ses convertis des lumières d’un extrême intérêt, leur importance doctrinale n’est pas moindre. Nous y trouvons, surtout dans 1 Co, des informations et des décisions sur bien des problèmes cruciaux du christianisme primitif, aussi bien dans sa vie intérieure : pureté des mœurs, 1 Co :5.1-13 ; 6.12-20, mariage et virginité, 1 Co 7.1-40, tenue des assemblées religieuses et célébration de l’eucharistie, 11-12, usage des charismes, 1 Co 12.1–14.40, – que dans ses rapports avec le monde païen : appel aux tribunaux, 1 Co 6.1-11, viandes offertes aux idoles 8-10. Ce qui aurait pu n’être que cas de conscience ou règlements de liturgie devient, grâce au génie de Paul, occasion de vues profondes sur la vraie liberté de la vie chrétienne, la sanctification du corps, le primat de la charité, l’union au Christ. La défense de son apostolat, 2 Co 10-13, lui inspire des pages splendides sur la grandeur du ministère apostolique, 2 Co 2.12 – 6.10 ; et le sujet très concret de la collecte, 2 Co 8-9, est illuminé par l’idéal de l’union entre les Églises. L’horizon eschatologique est toujours présent et sous-tend tout l’exposé sur la résurrection de la chair, 1 Co 15. Mais les descriptions apocalyptiques de 1 Th et 2 Th font place à une discussion plus rationnelle qui justifie cette espérance difficile pour des esprits grecs. Cette adaptation de l’Évangile au monde nouveau où il pénètre se manifeste surtout dans l’opposition de la folie de la Croix à la sagesse hellénique. Aux Corinthiens qui se divisent en s’opposant leurs différents maîtres et leurs talents humains, Paul rappelle qu’il n’y a qu’un seul maître, le Christ, un seul message, le salut par sa croix, et que là est la seule et vraie Sagesse, 1 Co 1.10 – 4.13. Ainsi, par la force des choses et sans renier les perspectives eschatologiques, il est amené à insister davantage sur la vie chrétienne présente, comme union au Christ dans la vraie connaissance qui est celle de la foi. Cette vie que donne la foi, il va l’approfondir encore, et, cette fois, par rapport au judaïsme, à la suite de la crise galate.