RÉFLEXIONS pour Lc 6:24-30
Tout au long de son ministère terrestre, Jésus s’est tenu à l’écart de ce populisme qui, selon ses paroles, n’est propre qu’aux « faux prophètes » — ceux qui prétendent être des hommes de Dieu sans l’être véritablement. En effet, si tout le monde ne dit que du bien d’une personne et de son activité, cela signifie généralement l’une de deux choses : ou bien cette activité est si insignifiante qu’elle ne touche absolument personne et que nul ne s’en soucie (il n’y a donc aucune raison de critiquer celui qui s’y adonne), ou bien la personne cherche à plaire à tout le monde, sans reculer devant aucun moyen. Quiconque a un tant soit peu de consistance aura nécessairement des amis et des ennemis ; et s’il entreprend quelque chose d’une certaine envergure, il aura aussi des partisans et des adversaires. Une question se pose alors naturellement : comment un chrétien, c’est-à-dire un habitant du Royaume que le Sauveur a apporté dans le monde, doit-il se comporter envers ses adversaires, et à plus forte raison envers ses ennemis ?
Avec les amis et les partisans, c’est évidemment plus simple : on les aime et on leur souhaite du bien tout naturellement, selon les lois du monde non transfiguré, que chacun connaît et qu’il n’est donc nécessaire d’enseigner à personne. Avec les ennemis, c’est plus compliqué : on n’a aucune raison de les aimer, tandis que le monde non transfiguré, par sa nature — physique ou psychique —, suppose des relations de réciprocité. Si elles sont absentes, si elles se rompent ou, à plus forte raison, si elles passent du positif au négatif, il ne saurait être question d’une attitude bienveillante. Bien plus, on désire rompre aussitôt toute relation avec l’ennemi qui nous veut du mal. Or c’est précisément ce que, selon la parole du Sauveur, il ne faut pas faire. Ce n’est pas un hasard s’il appelle à prier pour les ennemis. Il est en effet impossible d’entretenir de bonnes relations avec quelqu’un qui n’en veut pas. Pourtant, l’amour est avant tout une disposition envers l’autre, le désir du bien de celui que l’on aime. S’il est partagé, la relation devient réciproque et un espace spirituel particulier naît, au sein duquel elle existe et se développe. Mais s’il ne l’est pas ?
Jésus indique la prière comme le seul moyen possible d’entrer en relation avec celui qui ne veut aucune relation positive. La prière suppose, bien sûr, une relation avant tout avec Dieu. Mais on peut aussi y inclure toute autre personne, si Dieu est prêt à l’accueillir et si celui qui prie le demande. Du côté de Dieu, cela va de soi, il n’y aura aucun retard ; tout dépend donc ici principalement de celui qui prie. Sa relation avec l’ennemi sera alors médiatisée par sa relation avec Dieu. L’ennemi n’est plus exclu de la vie de celui qui prie (comme la haine et la malédiction effacent la personne haïe et maudite de la vie spirituelle de celui qui hait et maudit), mais il y est inclus, bien qu’indirectement. Or cette inclusion indirecte peut toujours devenir le commencement d’autres relations, directes et immédiates — et elles ne seront plus celles de personnes qui se haïssent.
