RÉFLEXIONS pour Lc 19:37-44
Il est bien connu que les paroles du Sauveur sur la destruction prochaine de Jérusalem ont suscité, dans l'historiographie chrétienne et la philosophie de l'histoire, bien des spéculations sur la culpabilité du peuple juif, sur sa responsabilité historique dans l'exécution du Sauveur, dont il serait coupable. Il aurait été puni pour cela par la perte de son État, de son Temple et même, pendant une assez longue période, de la possibilité de vivre en Judée. Pourtant, cette vision paraît pour le moins superficielle, et ses conclusions hâtives. En tout cas, le Sauveur n'accuse personne : Il pleure seulement sur Son peuple et sur Jérusalem.
Dans la tragédie à venir de Jérusalem et du peuple juif, Il voit non un châtiment ni une vengeance de Dieu, mais une occasion essentielle, vitale pour le peuple, que celui-ci a laissée passer. Rien d'étonnant à cela : l'Église primitive était judéo-chrétienne jusque dans sa partie que l'on pourrait appeler païenne, laquelle n'était pas entièrement étrangère à la tradition judéo-chrétienne. Ne serait-ce que parce que l'immense majorité des païens qui entraient alors dans l'Église ne l'étaient qu'au sens où ils n'avaient pas adopté le judaïsme dans sa totalité.
Leur vie spirituelle était pourtant entièrement liée à la Synagogue, grâce à laquelle ils apprenaient la venue du Messie que beaucoup attendaient. Et, au sein même du peuple juif, on le sait, l'appréciation de la personne du Sauveur et de Son activité était loin d'être unanime. Mais ces différences furent en grande partie nivelées après la catastrophe de l'an 70, lorsque la ville et le Temple furent détruits : cette catastrophe dont Jésus avait averti. Jésus Lui-même comprenait parfaitement ce qui se décidait au moment où Il entrait dans Jérusalem, ce qui se trouvait alors dans la balance de Dieu. Il savait bien sûr qu'il n'y a qu'un seul peuple de Dieu, et pas d'autre : Il voulait faire grandir Son Église au sein du peuple de Dieu, et Il l'a fait. L'Église est restée partie de la communauté yahviste jusqu'en l'an 70.
Plus tard, les chemins de la Synagogue et de l'Église se sont séparés, ce qui était inévitable, même s'ils se sont ensuite croisés plus d'une fois. Mais le Sauveur comprend parfaitement que le peuple de Dieu est un et qu'il ne peut être sauvé que comme un seul ensemble spirituel. Et Il pleure de voir les chemins de Son peuple se déformer sous Ses yeux, conduisant à la catastrophe non seulement ceux qui Le rejettent en cherchant des héros et des chefs à leur convenance, mais aussi ceux qui L'accueillent. Car eux aussi, qui riront parfois avec une joie mauvaise de ce qui Le fait pleurer maintenant, perdront énormément, se vouant dans l'avenir à des fleuves de sang bien plus grands que l'effusion de sang de l'an 70.
Pour le Sauveur, l'an 70 n'est ni un châtiment ni une vengeance : c'est une nouvelle cicatrice qui traverse le corps de Son peuple. Et qui traversera inévitablement aussi Son propre corps, Son Église, dont beaucoup de membres penseront que les événements d'alors, à l'aube de l'histoire chrétienne, ne les concernent en rien. Des membres de Son corps qui auront beaucoup de mal à comprendre de Qui ils déchirent le corps en riant de ce qui faisait pleurer le Sauveur.
