La mention par Paul de certaines personnes qu'il a, selon ses propres termes, « livrées à Satan » pour leur apprendre à ne pas blasphémer, soulève des questions tout à fait naturelles. Comment en général une personne peut-elle en livrer une autre à Satan ? Et comment cela est-il possible pour un chrétien ? Et Satan peut-il vraiment...
La mention par Paul de certaines personnes qu'il a, selon ses propres termes, « livrées à Satan » pour leur apprendre à ne pas blasphémer, soulève des questions tout à fait naturelles. Comment en général une personne peut-elle en livrer une autre à Satan ? Et comment cela est-il possible pour un chrétien ? Et Satan peut-il vraiment apprendre à quelqu'un à ne pas blasphémer ? On attendrait plutôt de lui le contraire.
Or, il est clair qu'il ne s'agit pas ici de punition en tant que telle, mais des conséquences du péché commis par la personne — et d'un péché très grave, puisque le « naufrage par rapport à la foi » est mentionné. Il s'agit peut-être de personnes qui, déçues par Dieu, par le Christ et par leur propre chemin spirituel, ont tout simplement tout abandonné pour vivre comme elles le faisaient avant leur conversion. Et comme une telle apostasie ne reste jamais sans conséquences, il s'avère très souvent que la personne sombre rapidement dans une vie pire que celle qu'elle menait auparavant. Il en va de même pour les soi-disant « punitions de Dieu » : Dieu n'a nullement besoin de punir le pécheur exprès, il Lui suffit amplement de laisser la personne seule face aux conséquences de ses propres péchés. Mais la situation ecclésiale est dans ce sens une situation particulière. Car la particularité du chemin du chrétien consiste en grande partie dans le fait qu'il n'est jamais laissé en tête-à-tête avec les conséquences de son péché. Jésus est venu dans le monde non seulement pour y apporter le Royaume, mais aussi pour que quiconque le désire puisse y entrer. Et pour cela, il fallait délivrer l'homme des conséquences des péchés qu'il avait commis dans sa vie passée.
Cependant, une telle délivrance n'est possible que dans le cas où la personne elle-même se repent de ses actes et y renonce par conséquent totalement et sans condition. Si la personne recommence à pécher — et cela délibérément, en étant consciente de ce qu'elle fait, et en continuant à pécher — il peut finir par arriver un moment où on cessera de l'aider jusqu'à ce qu'elle revienne à la raison et se repente. Et il ne s'agit pas ici de punition, mais du fait qu'il est inutile d'aider à sortir d'une fosse celui qui, à peine l'a-t-il fait, y saute à nouveau. Dieu laisse généralement la personne jouer à de tels jeux toute seule, sans Sa participation, et ne commence à l'aider que lorsque la personne se lasse définitivement de ce jeu. Toutefois, étant donné qu'il est impossible de sortir de la fosse sans l'aide de Dieu, le jeu se termine généralement assez vite — après une énième chute dans la fosse, au cours de laquelle le joueur comprend qu'il est allé trop loin et qu'on ne le tirera plus en arrière tant qu'il ne commencera pas à prendre les choses sérieuses au sérieux, et non comme un jeu d'enfant. C'est ce « être allé trop loin » que l'apôtre appelle « livrer à Satan ». Et alors, ayant compris que tout est extrêmement sérieux, la personne peut vraiment revoir son comportement.
S'il s'agit bien de blasphème, on peut penser que les personnes mentionnées par Paul ont vraiment « dérapé » très fort. Et la confrontation face à face avec la réalité dans laquelle elles se sont retrouvées en conséquence — et sans aucun soutien — a très bien pu avoir un effet dégrisant sur elles, comme une douche froide. Bien sûr, c'est une thérapie de choc, mais il n'existe parfois tout simplement pas d'autre moyen de faire retrouver la raison à une personne, de la ramener à la réalité — et l'apôtre le comprend parfaitement.
20 l) Peine d’exclusion qui devait permettre au coupable de s’amender, cf. 1 Co 5.5.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.