Une fois encore, plusieurs anciens d’Israël vinrent trouver le prophète Ézéchiel et lui demandèrent probablement de leur donner...
Une fois encore, plusieurs anciens d’Israël vinrent trouver le prophète Ézéchiel et lui demandèrent probablement de leur donner une parole du Seigneur, pour comprendre ce qui se passait, discerner le sens de la catastrophe qui les avait frappés et trouver la possibilité de continuer à vivre. Autant qu’on puisse en juger, le prophète consulta le Seigneur, et le Seigneur lui donna une parole, mais pas celle qu’on attendait de Lui.
Dans les chapitres précédents, Dieu venait précisément de parler de cela au prophète : pourquoi refuse-t-Il donc de répondre maintenant ? C’était alors une parole adressée à tout le peuple ; ici, pour la première fois, Dieu parle avec une clarté presque néotestamentaire de la relation personnelle de chaque être humain avec Lui. Si Je ne leur réponds pas, dit le Seigneur, c’est parce qu’ils ont souillé leur cœur par l’idolâtrie : par les idoles, ils Me sont devenus étrangers. Non pas Israël en général, mais ces personnes précises. Et tout le peuple doit le comprendre.
Le temps de l’éducation, où Israël se tenait devant Dieu comme un peuple, comme un tout, est terminé. Désormais, Dieu renonce à cela et choisit de parler à chaque personne individuellement. C’est un tournant non seulement dans l’histoire biblique, mais dans toute l’histoire spirituelle de l’humanité, car les pratiques religieuses collectives et tribales prédominent aussi chez les païens. On ne peut pas dire que cela soit survenu à l’improviste : les prescriptions mosaïques sur les sacrifices individuels préparaient déjà les Israélites à de telles relations personnelles. Mais c’est précisément Ézéchiel qui est appelé à l’annoncer clairement. La responsabilité collective et les relations tribales avec Dieu sont commodes pour les hommes, parce qu’elles permettent de se cacher. Quelqu’un d’autre sera juste, et moi, je recevrai les miséricordes de Dieu grâce à lui. Non, dit le Seigneur : par sa justice, chaque personne ne peut sauver que sa propre âme ; chacun récolte les fruits de ses actes, et des siens seulement, et ne répond que de soi. D’un côté, cela libère les hommes de la responsabilité des péchés d’autrui ; de l’autre, il faut porter sa responsabilité personnelle, sans pouvoir y échapper.
Le Seigneur parle ensuite d’une conséquence évidente de cette réalité des relations personnelles et de la responsabilité personnelle : les enfants ne périront plus pour les péchés de leurs parents. Les derniers versets du chapitre 14 sont un complément nécessaire aux paroles des Dix Commandements selon lesquelles Dieu punit la descendance des pécheurs jusqu’à la troisième génération et fait miséricorde à ceux qui L’aiment jusqu’à mille générations. Compte tenu de ce que Dieu nous dit par le prophète Ézéchiel, le Décalogue emploie ici un procédé littéraire particulier uniquement pour montrer la disproportion entre l’ampleur des conséquences du péché et celle des conséquences de la justice. Quoi qu’il en soit, à partir de l’époque du prophète Ézéchiel, les hommes sont déjà capables de répondre chacun pour soi, et cette liberté nous est donnée.
Mais un autre aspect se profile implicitement derrière ce chapitre. Si aucun être humain, même le plus juste, ne peut, par sa justice, sauver personne d’autre que lui-même, qui peut donc nous sauver ? Qui sauvera ceux qui ne peuvent s’arracher à l’esclavage du péché ? Qui nous délivrera de ce corps de mort, selon l’expression de l’apôtre Paul ? Lors de la Cène, le Seigneur Jésus-Christ dit aux disciples que Son Sang très pur est versé pour eux et pour beaucoup. C’est précisément Lui qui, par Son Sang et Sa justice, sauve non pas Lui seul, mais beaucoup. En entendant ces paroles, nous pensons généralement : beaucoup, mais pas tous. Or le Seigneur Jésus parle selon la logique du chapitre 14 d’Ézéchiel : non pas un seul, mais beaucoup, parce qu’Il n’est pas simplement un homme, mais l’Homme-Dieu. Ainsi, la seconde moitié du chapitre se révèle être une prophétie singulière sur la divino-humanité du Christ, parallèle aux paroles étonnantes d’autres prophètes.
7 m) L’étranger établi en Israël, cf. Ex 12.48, est juridiquement assimilé à l’Israélite, d’après la législation d’Ézéchiel, 47.22.
7 n) Yahvé refuse de répondre par son prophète aux consultations des Israélites infidèles. Il leur répondra « lui-même » en les châtiant.
9 o) C’est-à-dire si ce prophète se laisse séduire, c’est que moi je l’ai laissé succomber à la séduction, parce que j’avais résolu sa perte.
12 p) Ce texte, avec 18 et 33.10-20, marque un progrès décisif dans le développement de la doctrine morale de l’AT. Les anciens textes considéraient surtout l’individu comme intégré dans la famille, la tribu, plus tard la nation. Noé, Gn 6.18, est sauvé avec les siens. Abraham, appelé par Dieu, Gn 12, entraîne avec lui en Canaan tout son clan. Cette conception s’appliquait aussi à la responsabilité et à la rétribution. Si Abraham, Gn 18.22-23, intercède pour Sodome, ce n’est pas pour que les justes soient séparés et épargnés, c’est pour que, la solidarité jouant en sens contraire, ils évitent même aux méchants le châtiment mérité. Il paraissait normal qu’une ville ou une nation fût châtiée en bloc, les justes avec les pécheurs, et que le sort des enfants répondît à la conduite de leurs pères, Ex 20.5 ; Dt 5.9 ; 7.10, cf. Jr 31.29 = 18.2. Mais la prédication des prophètes devait mettre l’accent sur l’individuel et apporter ainsi un correctif aux anciens principes. Si Jérémie n’entrevoit que dans l’avenir le dépassement de la solidarité des générations dans la faute et dans la sanction, Jr 31.29-30, déjà le Deutéronome proteste contre le châtiment des fils pour les pères, Dt 24.16, cf. 2 R 14.6. Enfin Ézéchiel (ayant reçu, dans la vision des chap. 8-10, la certitude que le châtiment imminent de Jérusalem répond à ses péchés présents) se fait le champion et comme le théoricien de la responsabilité personnelle. Le salut d’un homme ou sa perte ne dépendent ni de ses ancêtres ni de ses proches, ni même de son propre passé. Les dispositions actuelles du cœur entrent seules en ligne de compte devant Yahvé. Ces affirmations radicalement individualistes seront à leur tour corrigées par le principe de solidarité qu’exprime le quatrième chant du Serviteur, Isa 52.13—53.12, cf. Isa 42.1. D’autre part, appliquées avec rigueur dans une perspective purement temporelle, elles devaient être contredites par l’expérience quotidienne (cf. Job), et cette contradiction appelle un progrès nouveau qu’apportera la révélation d’une rétribution outre-tombe (cf. l’Introduction aux livres sapientiaux). Enfin, le NT (en particulier saint Paul), en fondant l’espérance du chrétien sur la solidarité par la foi avec le Christ ressuscité, satisfera à la fois la revendication individualiste d’Ézéchiel et la loi de la solidarité, dans le péché et dans la rédemption, de l’humanité créée et sauvée par Dieu.
14 q) Trois héros populaires que la tradition israélite connaissait bien Noé, dont le souvenir est conservé par les récits de Gn 6-9 ; Job, dont la légende devait inspirer un des plus beaux poèmes bibliques ; enfin Danel, inconnu de la Bible (sauf 28.3), mais dont la sagesse et la justice étaient célébrées par les poèmes de Ras-Shamra.
À la différence du livre de Jérémie, celui d’Ézéchiel se présente comme un tout bien ordonné. Après une introduction, 1.3, où le prophète reçoit de Dieu sa mission, le corps du livre se divise clairement en quatre parties : 1° les chap. 4-24 contiennent presque uniquement des reproches et des menaces contre les Israélites avant le siège de Jérusalem ; 2° les chap. 25-32 Sont des oracles contre les nations, où le prophète étend la malédiction divine aux complices et aux provocateurs de la nation infidèle ; 3° dans les chap. 33-39, pendant et après le siège, le prophète console son peuple en lui promettant un avenir meilleur ; 4° il prévoit enfin, chap. 40-48, le statut politique et religieux de la communauté future, rétablie en Palestine.
Cependant, cette logique de la composition dissimule de sérieuses failles. Il y a de nombreux doublets, ainsi 3.17-21 = 33.7-9 ; 8.25-29 = 33.17-20, etc. Les indications sur le mutisme dont Ézéchiel est frappé par Dieu, 3.26 ; 24.27 ; 33.22, sont séparées par de longs discours. La vision du char divin, 1.4 – 3.15, est interrompue par celle du livre, 2.1 – 3.9. De même, la description des péchés de Jérusalem, 11.1-21, fait suite au chap. 8 et coupe manifestement le récit du départ du char divin qui, de 10.22, se continue en 11.22. Les dates données dans les chap. 26-33 ne se suivent pas. Ces maladresses sont difficilement imputables à un auteur écrivant son ouvrage d’un seul jet. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles sont le fait de disciples travaillant sur des écrits ou des souvenirs, les combinant et les complétant. Le livre d’Ézéchiel a donc eu, dans une certaine mesure, le sort des autres livres prophétiques. Mais l’égalité de la forme et de la doctrine nous assure que ces disciples nous ont gardé fidèlement la pensée et, généralement, la parole même de leur maître. Leur travail rédactionnel est surtout sensible dans la dernière partie du livre, 40-48, dont le noyau remonte cependant à Ézéchiel lui-même.
D’après l’état actuel, Ézéchiel a exercé toute son activité parmi les exilés de Babylonie entre 593 et 571, les dates extrêmes données par le texte, 1.2 et 29.17. On s’est étonné que, dans ces conditions, les oracles de la première partie paraissent adressés aux habitants de Jérusalem et que parfois Ézéchiel ait l’air d’être corporellement présent dans la ville, surtout 11.13. On a donc émis l’hypothèse d’un double ministère d’Ézéchiel : il serait resté en Palestine et y aurait prêché jusqu’après la ruine de Jérusalem en 587. C’est seulement alors qu’il aurait rejoint les captifs de Babylonie. La vision du rouleau en 2.1–3.9 marquerait la vocation du prophète en Palestine, celle du char divin, 1.4-28 et 3.10-15, marquerait l’arrivée chez les exilés. Le transfert de cette vision au début du livre en aurait changé toute la perspective. Cette hypothèse sert à répondre à certaines difficultés, mais elle en soulève d’autres. Elle entraîne de sérieux remaniements du texte, elle doit admettre que, même pendant son ministère « palestinien », Ézéchiel vivait ordinairement en dehors de la ville, puisqu’il y est « transporté », 8.3, et il est curieux que, si Ézéchiel et Jérémie ont prêché ensemble à Jérusalem, ni l’un ni l’autre ne fasse allusion au ministère de son confrère. D’autre part, les difficultés de la thèse traditionnelle ne doivent pas être exagérées : les reproches adressés aux gens de Jérusalem servaient de leçon aux exilés et, lorsque Ézéchiel paraît être dans la Ville Sainte, le texte dit explicitement qu’il y est transporté « en vision », 8.3, comme il en est ramené « en vision », 11.24. L’hypothèse d’un double ministère ne garde que peu de partisans.
Quelle que soit la solution adoptée, la même grande figure se dégage du livre. Ézéchiel est un prêtre, 1.3. Le Temple est sa préoccupation majeure, qu’il s’agisse du Temple présent qui est souillé par des rites impurs, 8, et que quitte la Gloire de Yahvé, 10, ou du Temple futur, dont il décrit minutieusement le plan, 40-42, et où il voit revenir Dieu, 43. Il a le culte de la Loi et, dans son histoire des infidélités d’Israël, 20, le reproche d’avoir « profané les sabbats » revient comme un refrain. Il a horreur des impuretés légales, 4.14, et un grand souci de séparer le sacré du profane, 45.1-6. En qualité de prêtre, il réglait des cas de droit ou de morale, et son enseignement prend de ce fait un tour casuistique, 18. Sa pensée et son vocabulaire s’apparentent à la Loi de Sainteté, Lv 17-26. Cependant on ne peut démontrer ni qu’il s’en soit inspiré ni que la Loi de Sainteté dépende de lui, et les contacts les plus frappants se trouvent dans des passages rédactionnels. Il reste que les deux ensembles ont été transmis dans des milieux de pensée très voisins. L’œuvre d’Ézéchiel s’intègre au courant « sacerdotal » comme celle de Jérémie appartenait au courant « deutéronomiste ».
Mais ce prêtre est aussi un prophète d’action. Plus qu’aucun autre, il a multiplié les gestes symboliques. Il mime le siège de Jérusalem, 4.1 – 5.4, le départ des émigrants, 12.1-7, le roi de Babylone à la croisée des chemins, 21.23s, l’union de Juda et d’Israël, Ez 37.15s. Jusque dans les épreuves personnelles que Dieu lui envoie, il est un « signe » pour Israël, 24.24, comme avaient été Osée, Isaïe et Jérémie. Mais la complexité de ses actions symboliques contraste avec la simplicité des gestes de ses prédécesseurs.
Ézéchiel est surtout un visionnaire. Son livre ne contient que quatre visions proprement dites, mais elles occupent une place considérable : 1-3 ; 8-11 ; 37 ; 40-48. Elles ouvrent un monde fantastique : les quatre animaux du char de Yahvé, la sarabande cultuelle du Temple avec son grouillement de bêtes et d’idoles, la plaine d’ossements qui s’animent, un Temple futur dessiné comme sur un plan d’architecte, d’où jaillit un fleuve de rêve dans une géographie utopique. Ce pouvoir d’imaginer s’étend aux tableaux allégoriques que trace le prophète : les deux sœurs Ohola et Oholiba, 23, le Naufrage de Tyr, 27, le Pharaon-Crocodile, 29 et 32, l’Arbre Géant, 31, la Descente aux Enfers, 32.
En contraste avec cette puissance visuelle, peut-être comme sa rançon et comme si l’intensité des images étouffait l’expression, le style d’Ézéchiel est monotone et gris, froid et dilué, d’une indigence rare quand on le compare à celui des grands classiques, à la pureté vigoureuse d’Isaïe, à la chaleur émouvante de Jérémie. L’art d’Ézéchiel vaut par ses dimensions et son relief, qui créent comme une atmosphère d’horreur sacrée devant le mystère du divin.
On voit que, si par bien des traits Ézéchiel se relie à ses prédécesseurs, il ouvre néanmoins une voie nouvelle. Et cela est vrai aussi de sa doctrine. Ézéchiel rompt avec le passé de sa nation. Le souvenir des promesses faites aux Pères et de l’Alliance conclue au Sinaï apparaît sporadiquement mais, si Dieu a sauvé jusqu’ici son peuple souillé dès sa naissance, 16.3s, ce n’est pas pour accomplir les promesses, c’est pour défendre l’honneur de son nom, 20 ; s’il doit remplacer l’Alliance ancienne par une Alliance éternelle, 16.60 ; 37.26s, ce n’est pas en récompense d’un « retour » du peuple vers lui, c’est par une bienveillance pure, nous dirions une grâce prévenante, et le repentir viendra après, 16.62-63. Le messianisme d’Ézéchiel, d’ailleurs peu exprimé, n’est plus royal et glorieux : il annonce bien un futur David mais celui-ci ne sera que le « berger » de son peuple, 34.23 ; 37.24, un « prince », 24.24, et non plus un roi, pour lequel il n’y a pas de place dans la vision théocratique de l’avenir, 45.7s. Il rompt avec la tradition de la solidarité dans le châtiment et affirme le principe de la rétribution individuelle, 18 ; cf. 33. Solution théologique provisoire qui, trop souvent contredite par les faits, conduira lentement à l’idée d’une rétribution outre-tombe. Prêtre si attaché à son Temple, il rompt, comme avait déjà fait Jérémie, avec l’idée que Dieu est lié à son sanctuaire. En lui se marient l’esprit prophétique et l’esprit sacerdotal qui étaient restés souvent opposés : les rites – qui subsistent – sont valorisés par les sentiments qui les inspirent. Toute la doctrine d’Ézéchiel est centrée sur le renouvellement intérieur : il faut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau, 18.31, ou plutôt Dieu lui-même donnera un « autre » cœur, un cœur « nouveau », et mettra dans l’homme un esprit « nouveau », 11.19 ; 36.26. Comme pour la bienveillance divine qui prévient le repentir, on est ici au seuil de la théologie de la grâce, que développeront saint Jean et saint Paul.
Cette spiritualisation de toutes les données religieuses est le grand apport d’Ézéchiel. Quand on l’appelle le père du Judaïsme, on se réfère souvent à son souci de séparation du profane, de pureté légale, à ses minuties rituelles, et l’on pense aux Pharisiens. Cela est tout à fait injuste : Ézéchiel, comme Jérémie mais d’une autre manière, est à l’origine du courant spirituel très pur qui a traversé le judaïsme et débouche dans le Nouveau Testament. Jésus est le Bon Pasteur qu’Ézéchiel avait annoncé et il a inauguré le culte en esprit que celui-ci avait appelé.
Par un autre de ses aspects, Ézéchiel est à l’origine du courant apocalyptique. Ses visions grandioses préludent à celles de Daniel et il n’est pas étonnant que dans l’Apocalypse de saint Jean on retrouve si souvent son influence.