En méditant le texte d’aujourd’hui, on peut y remarquer une particularité. Le nom du riche n’est pas donné. Le nom de Lazare, au contraire, est donné...
En méditant le texte d’aujourd’hui, on peut y remarquer une particularité. Le nom du riche n’est pas donné. Le nom de Lazare, au contraire, est donné. On pourrait se dire : qu’y a-t-il donc là de particulier ? Mais si l’on essaie de se souvenir d’autres paraboles et récits de l’Évangile, on voit que les noms des personnes mauvaises ne sont presque nulle part mentionnés, sauf dans les rares cas où il est impossible de ne pas les mentionner, comme pour Judas, Caïphe, Ponce Pilate, car il s’agit d’un témoignage factuel d’authenticité historique. Contrairement à l’Ancien Testament. Si l’on traçait, de manière quelque peu conventionnelle, deux tableaux pour l’Ancien et le Nouveau Testament, chacun avec deux colonnes contenant les noms de personnes mauvaises et bonnes, alors, dans le premier cas, ces colonnes seraient sans doute comparables en longueur (là encore avec une part de convention, simplement comme tendance). Mais dans le cas du Nouveau Testament... Il semble que la colonne des bons noms serait beaucoup plus longue que celle des mauvais. Non pas, bien sûr, parce que le mal était beaucoup moins présent. Mais il y a là, semble-t-il, un signe de la théologie nouvelle du Nouveau Testament. Et l’on peut en indiquer plusieurs raisons.
Le nom est quelque chose de très important pour le chrétien. Pourquoi ? Pour certains, par superstition ; certains voient dans le nom une sorte de sens sacré ; on entend souvent nos contemporains dire qu’en donnant un nom à son enfant, on influe sur son destin. Mais les superstitions ne laissent pas place à la foi véritable ; or celle-ci se trouve dans cette circonstance très importante : en accordant à Adam le droit de donner des noms aux choses qu’Il avait créées, le Seigneur a appelé l’homme à participer à Sa Création. Donner un nom, c’est partager avec Dieu l’œuvre créatrice dans le monde ; le nom sert comme une icône de la Synergie.
Pourquoi, lorsqu’il reçoit la tonsure monastique, l’homme change-t-il de nom ? Il existe l’opinion que c’est pour rompre complètement avec sa vie dans le monde. Une telle interprétation paraît douteuse : la vie dans le monde, du point de vue de la doctrine orthodoxe, n’est aucunement considérée comme inférieure à la vie monastique ; le fait que le moine change de nom témoigne au contraire du sens du nom comme icône de la coopération avec Dieu. Et voilà que Jésus vient et comme renouvelle ce moment où Adam donnait des noms aux animaux et aux oiseaux.
Ce faible rapport entre le nombre de noms mauvais et de noms bons dans l’Évangile dessine comme une icône du Royaume des Cieux, où le mal n’existera plus. (Remarquons entre parenthèses que les icônes se distinguent précisément des tableaux en ce qu’au-dessus de chaque saint ou sainte représenté, et surtout au-dessus du Seigneur, se trouve toujours un nom !) Le mal est décrit, mais il n’est pas nommé, et il semble ainsi qu’un degré moindre d’existence lui soit attribué, de même qu’en donnant des noms, Adam achevait la création des choses dans le monde.
19 e) Histoire-parabole, sans aucune attache historique.
21 f) Add. « mais personne ne lui en donnait », cf. 15.16.
22 g) Expression judaïque qui répond à l’ancienne locution biblique « être réuni à ses pères », c’est-à-dire aux Patriarches, Jg 2.10 ; cf. Gn 15.15 ; 47.30 ; Dt 31.16. L’image exprime l’intimité, Jn 1.18, et la proximité avec Abraham dans le banquet messianique, cf. Jn 13.23 ; Mt 8.11.
22 h) Vulg. « on l’enterra dans l’enfer ».
26 i) L’abîme symbolise l’impossibilité pour les élus comme pour les damnés de changer leur destin.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.