En quel sens l'auteur de la lettre appelle-t-il Jésus grand prêtre ? À première vue, cette comparaison peut sembler une pure allégorie. Mais si l'on réfléchit au symbole utilisé par l'auteur sacré, il faut reconnaître qu'il y a aussi en lui un sens spirituel tout à fait défini, surtout dans le contexte des événements pendant lesquels, ou peu après lesquels, la lettre fut écrite. Elle fut apparemment écrite après la mort de Paul par l'un de ses disciples, et elle vit le jour après la catastrophe de l'an 70, lorsque, après le soulèvement antirromain déclenché par les messianistes belliqueux, les « zélotes », Jérusalem et le Temple furent détruits jusqu'aux fondations. Naturellement, les sacrifices yahvistes cessèrent après cela, et l'histoire du yahvisme prit fin : le judaïsme et le christianisme se séparèrent définitivement, plus rien ne liait l'Église et la Synagogue, et chacune suivit son propre chemin. Sur ce fond se posait inévitablement la question : comment vivre désormais sans le Temple et les sacrifices qui, pendant des millénaires, avaient été pour les yahvistes, puis pour les Juifs et les chrétiens, la principale forme de communion avec Dieu ? La réponse à cette question devient l'image du Christ comme grand prêtre. Bien sûr, l'image du Messie comme grand prêtre était aussi connue de la tradition juive. Mais il y était question du fait que le Messie, en venant, prendrait non la place du gouvernant, comme le supposait l'approche plus ancienne et sans doute plus traditionnelle, mais celle du grand prêtre qui réformerait le culte du Temple, en le rendant expression de cette plénitude de la présence de Dieu qui accompagnerait son ministère. L'auteur de la lettre, lui, a visiblement autre chose en vue. Il s'appuie sur la représentation traditionnelle du yahvisme selon laquelle la communauté sacerdotale est une communauté de médiateurs entre Dieu et son peuple. Déjà dans le livre du Lévitique retentit l'appel adressé au peuple à « être saint », à conserver cet état de sanctification que l'on ne peut obtenir qu'auprès de l'autel. Mais tout le peuple ne pouvait pas demeurer constamment auprès de l'autel ; pour l'écrasante majorité, la sanctification n'était qu'un épisode, bien que très important, de leur vie spirituelle. Les représentants de la communauté sacerdotale, eux, se trouvaient constamment auprès de l'autel, même si, bien sûr, pas tous en même temps. Et une certaine partie du peuple se trouvait ainsi sanctifiée en permanence, non de temps à autre comme la majorité. Et par cette petite partie, tout le peuple, qui formait un seul corps spirituel, était aussi sanctifié. L'auteur de la lettre transfère cette représentation traditionnelle sur le Christ : lui, à la différence de chacun de nous, conserve toujours toute la plénitude de sanctification accessible à la nature humaine. À vrai dire, cela n'est possible qu'à lui : le péché empêche la sanctification, et pour être sanctifié entièrement, il faut être sans péché. Or sa sainteté sanctifie l'Église, y compris chacun de nous. Un tel Médiateur, évidemment, ne pouvait pas exister pour le peuple de Dieu avant la venue du Christ : malgré tout leur zèle, les prêtres ne pouvaient devenir sans péché ni être sanctifiés jusqu'au bout. Avec un tel Médiateur, on pouvait ne pas craindre même l'absence du Temple et des sacrifices : car par lui, l'Église reçoit la possibilité de communier à la plénitude du Royaume, qui dépasse la plénitude du Temple. Et donc aussi la possibilité du salut. |
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