L'idée d'aimer ses ennemis ne peut guère être considérée comme entièrement nouvelle et inconnue du monde préchrétien. La Torah exige déjà que l'on s'abstienne de nuire à un ennemi qui se trouve en difficulté. Toutefois, dans ce cas, la Torah ne part pas de la nécessité d'aimer ses ennemis en tant que telle, mais du fait que...
L'idée d'aimer ses ennemis ne peut guère être considérée comme entièrement nouvelle et inconnue du monde préchrétien. La Torah exige déjà que l'on s'abstienne de nuire à un ennemi qui se trouve en difficulté. Toutefois, dans ce cas, la Torah ne part pas de la nécessité d'aimer ses ennemis en tant que telle, mais du fait que l'inimitié entre les êtres humains ne peut ni ne doit justifier une transgression de la Torah. Autrement dit, si nous voulons nous en tenir strictement à la Torah comme à la loi donnée par Dieu, nous devons suivre ses préceptes même lorsqu'il s'agit d'ennemis qui nous veulent du mal. Certains philosophes du monde païen partageaient cet avis, notamment Socrate, pour qui le sens premier de la philosophie était d'apprendre à distinguer le bien du mal et à suivre le bien. Il était convaincu que, puisqu'il ne faut jamais faire de mal à personne, on ne doit pas non plus en faire à ses ennemis : tout mal commis par un être humain nuit avant tout à celui qui le commet. Pourtant, les paroles de Jésus sur l'amour des ennemis s'inscrivent dans un contexte tout à fait particulier, lié à Son témoignage sur le Royaume qu'Il a apporté dans le monde.
Il s'agit bien sûr, avant tout, de l'amour comme attitude envers autrui, d'une attitude qui suppose de vouloir du bien à son ennemi, et non du mal. En ce sens, les paroles de Jésus s'accordent aussi bien avec la Torah qu'avec les philosophes païens qui, à l'instar de Socrate, comprenaient que le mal infligé à un ennemi retombe inévitablement, et en premier lieu, sur celui qui l'a commis. Mais si, dans le monde non transfiguré, un tel comportement ne caractérisait que les véritables justes, il doit, selon le Sauveur, devenir pour les habitants du Royaume la norme, la seule manière possible de vivre spirituellement. Non seulement parce que toute autre voie détruit spirituellement celui qui s'écarte de cette norme, mais aussi parce qu'elle est inadmissible dans le Royaume en tant que milieu d'amour universel. En effet, dans le monde non transfiguré, le milieu psychique, fondamentalement naturel, au sein duquel se développent toutes les relations admet en principe aussi bien le positif que le négatif, les interactions constructrices comme les interactions destructrices.
La nature du Royaume est différente : ici, c'est précisément l'amour qui constitue le milieu dans lequel se développent toutes les relations entre ses habitants. On pourrait dire qu'ici l'amour n'est pas seulement une attitude, mais la nature même, de même que les éléments constituent la nature du monde non transfiguré. Il n'est pas étonnant qu'aucune relation négative ne puisse trouver place dans un tel milieu, même lorsqu'il s'agit d'ennemis. Non que les ennemis du Christ puissent entrer dans le Royaume et en devenir les habitants sans se repentir, mais parce que la haine, même envers les ennemis du Christ et du Royaume, est incompatible avec la nature même de ce Royaume.
20 k) La forme de ce discours est plus brève que chez Mt, parce que n’y a pas pratiqué les mêmes additions que Mt, et en a même retranché ce qui aurait moins d’intérêt pour des lecteurs non-juifs, notamment sur la Loi, cf. Mt 5.1.
20 l) Mt a huit « bénédictions », quatre « bénédictions » et quatre « malédictions ». Les Béatitudes de Mt, Mt 5.3-12, tracent un programme de vie vertueuse avec promesse de récompense céleste ; celles de annoncent le renversement des situations, de cette vie à la vie future, cf. 16.25. Dans Mt Jésus use de la 3e personne, dans il apostrophe l’auditoire.
35 m) Texte difficile et traduction conjecturale. Var. « ne désespérant personne (ou de personne) », « ne désespérant en rien ».
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.