Paul décrit la vie chrétienne comme la plénitude de la justice dans sa compréhension traditionnelle. Dans le yahvisme, puis dans le judaïsme, la justice s'est fermement liée à l'image de la pauvreté et du pauvre, apparue d'abord dans la prédication d'Isaïe de Jérusalem. Et le Sauveur lui-même relie la béatitude des pauvres, des démunis, à lui-même et à la venue du Royaume. Ce lien n'est pas accidentel. Il ne s'agit évidemment pas de pauvreté matérielle, puisque ce même Isaïe, par exemple, qui se considérait comme pauvre, ne l'était nullement, mais de la pauvreté comme état spirituel inséparable des représentations traditionnelles de la justice. En effet, la justice n'est pas inhérente à l'homme par nature ; elle ne peut pas lui appartenir comme qualité ou propriété innée ou acquise de sa nature. La justice est un état dans lequel l'homme peut demeurer, mais qu'il peut tout aussi facilement perdre. Dieu fait entrer l'homme dans l'état de justice, et l'homme lui-même ne peut rien faire pour l'acquérir. Ce qui dépend de l'homme, c'est seulement sa disponibilité à entrer dans cet état et à y demeurer. Mais cette disponibilité en elle-même ne change rien au fond : quelle qu'elle soit, si Dieu n'intervient pas, elle est inutile. L'homme se trouve démuni, n'ayant rien et ne pouvant rien dans ce qui concerne sa vie spirituelle, ses relations avec Dieu. Il peut faire beaucoup pour devenir juste sans se rapprocher du but d'un seul iota sans l'intervention directe de Dieu dans sa vie. Et tout ce que l'homme peut faire et possède dans ce monde ne signifie et ne vaut rien lorsque se résout la tâche principale. L'homme se sent démuni, pauvre, tout en étant dans ce monde un homme riche et un aristocrate de cour, comme l'était par exemple ce même Isaïe. C'est de cela que parle Paul lorsqu'il mentionne la sagesse, la force et la noble naissance comme des choses qui n'ont aucune signification pour le chemin spirituel d'un chrétien. Le chemin du chrétien reste le même chemin de justice, mais le chemin de justice avec le Christ, qui du point de vue de ce monde fut un échec complet et absolu, dont la mission s'est terminée par la croix, et donc par un effondrement complet. Mais pour l'apôtre, l'« échec » du Sauveur est apparenté à ces mêmes « échecs » de ceux qui cherchent la vie juste, qui refusent de s'appuyer sur tout ce que le monde peut leur offrir afin de laisser Dieu entrer dans leur vie. Ainsi les chrétiens sont-ils prêts à laisser entrer dans leur vie le Christ « échoué » et à le suivre malgré tous les arguments que ce monde peut leur opposer. Parce que l'« échoué » qu'ils sont prêts à suivre a un seul argument, mais le plus décisif : le Royaume qu'il a apporté dans le monde. |
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