Les bénédictions prononcées par Jésus pendant le Sermon sur la montagne sont habituellement appelées, dans la tradition chrétienne, les béatitudes, qu'on rapproche des commandements du Décalogue. Pourtant Jésus lui-même, semble-t-il, ne les considérait pas comme de nouveaux commandements appelés à remplacer...
Les bénédictions prononcées par Jésus pendant le Sermon sur la montagne sont habituellement appelées, dans la tradition chrétienne, les béatitudes, qu'on rapproche des commandements du Décalogue. Pourtant Jésus lui-même, semble-t-il, ne les considérait pas comme de nouveaux commandements appelés à remplacer les anciens. En fait, par leur forme même, elles ne ressemblent pas du tout à des commandements, mais à cette série de bénédictions et de malédictions qui clôt le livre du Deutéronome, ou aux bénédictions par lesquelles la Torah prescrit aux prêtres de bénir le peuple. Mais ces bénédictions acquièrent bien sûr une signification particulière: elles n'ont de sens que si le Messie est déjà venu et si le Royaume messianique est proche, sur le point d'advenir.
La mention des pauvres (des indigents) et des humbles dans un tel contexte est particulièrement significative: historiquement, il s'agit des participants d'un mouvement formé avant l'exil autour d'Isaïe de Jérusalem. Ce sont eux qu'on en vint à appeler les « pauvres », bien qu'au sens littéral ils ne fussent le plus souvent pas indigents. On les appelait parfois aussi « doux » ou « humbles », en donnant à ces mots le même sens: ce sont des hommes qui renoncent entièrement à s'appuyer dans la vie sur qui que ce soit et sur quoi que ce soit en dehors de Dieu, et qui attendent la venue du Royaume messianique, où ils recevront récompense et consolation pour le difficile chemin de justice qu'ils ont essayé de suivre. En parlant de la béatitude des pauvres et des doux, Jésus fait ainsi comprendre que le Royaume messianique est déjà advenu ou est sur le point d'advenir.
Tout aussi naturelle est la mention de ceux qui ont soif de justice (« de vérité »): l'image du « pauvre » était en effet inséparable de celle du juste, et déjà dans l'hymnographie d'avant l'exil ces mots étaient devenus presque synonymes. À la même époque, avant l'exil, la pureté du cœur et la miséricorde (« la bonté ») commencèrent à être perçues comme des traits inséparables du juste. De plus, dès la période préexilique, l'image du juste devient celle d'un homme persécuté par les autorités ou par les puissants de ce monde. Jésus proclame bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, c'est-à-dire, selon la tradition déjà existante à cette époque, pour leur fidélité à la Torah. Et il ajoute: bienheureux ceux qui sont persécutés à cause de moi, indiquant ainsi de fait qu'il est le Messie. Car l'image du Messie souffrant était tout de même connue de la tradition, même si elle était alors quelque peu passée au second plan; et ceux qui étaient persécutés à cause du Messie et du Royaume messianique étaient naturellement perçus eux aussi comme persécutés pour la justice.
Ainsi Jésus, en proclamant la proximité du Royaume qui vient, répond en même temps aux attentes de ceux qui attendaient le Messie et son Royaume. Il leur fait comprendre que le jour si longtemps attendu est arrivé, même si ce n'est peut-être pas comme ils se le représentaient.