En décrivant la Jérusalem qui s’ouvre à lui dans une vision, Isaïe en parle de telle manière qu’il n’est pas toujours facile de comprendre de quelle ville et de quelle réalité il s’agit. Un soleil qui ne se couche pas, une lune qui ne disparaît pas, la lumière de Dieu éclairant une ville apparemment tout à fait terrestre: qu’est-ce donc?...
En décrivant la Jérusalem qui s’ouvre à lui dans une vision, Isaïe en parle de telle manière qu’il n’est pas toujours facile de comprendre de quelle ville et de quelle réalité il s’agit. Un soleil qui ne se couche pas, une lune qui ne disparaît pas, la lumière de Dieu éclairant une ville apparemment tout à fait terrestre: qu’est-ce donc? Le ciel ou la terre? La réponse la plus simple serait peut-être: le ciel. Mais une telle réponse serait-elle juste? La division même du monde entre «céleste» et «terrestre» correspond-elle au dessein de Dieu?
Souvenons-nous du premier jour de la création: il n’y a pas encore de division entre «terrestre» et «céleste». Elle apparaîtra plus tard, le deuxième jour. Le premier jour, il n’y a qu’une seule division: entre la lumière et les ténèbres. Et il y a le monde, traversé par la lumière de Dieu, la lumière de Sa présence. Oui, bien sûr, par la suite cette unité, cette intégrité de l’univers, a été brisée. Et cela s’est produit avant même la chute de l’homme, dès le deuxième jour de la création.
Dieu n’a jamais considéré cet état des choses comme normal. La restauration de l’intégrité de l’univers faisait partie du plan de Dieu dès le moment de sa division. Et l’homme devait jouer son rôle dans l’accomplissement de cette tâche. Bien sûr, la chute a beaucoup changé les choses. Après la chute, pour l’homme, l’enjeu n’a plus été tant la restauration de l’intégrité de l’univers que le dépassement des conséquences de la catastrophe qui a déformé et perverti sa propre vie. Mais en envoyant le Messie dans le monde, Dieu a en vue les deux tâches.
Le Messie doit apporter dans le monde le Royaume de Dieu, et en même temps ouvrir à l’homme la possibilité, en participant à la vie de ce Royaume, de retrouver l’intégrité et la plénitude de sa propre vie. Or le Royaume inclut non seulement le «ciel», mais aussi la «terre». Il ne suppose pas le dédoublement de l’univers. Le monde doit redevenir entier, comme au premier jour de la création. Entier et transfiguré. C’est ainsi qu’Isaïe voit Jérusalem. Elle lui apparaît comme une partie de ce Royaume dont le prophète a témoigné. Le Royaume où le ciel nouveau rencontre la terre nouvelle.
1 t) Les chap. 60-62 Sont unis par le style et par les idées et sont apparentés aux chap. 40-55. S’ils ne sont pas du Second Isaïe, au moins sont-ils l’œuvre d’un disciple qui redit le message consolateur du Maître à la communauté du Retour, dont les espoirs et la foi ont besoin d’être soutenus.
6 u) Les trésors de la mer viennent de l’ouest, par les bateaux phéniciens ou grecs ; les richesses de l’Orient et de l’Égypte viennent par des caravanes des déserts de Syrie et du Sinaï. Madiân, Épha et Saba sont des peuples de l’Arabie, cf. 45.14 ; Gn 25.1-4. — Les allusions aux trésors de l’Orient et la perspective universaliste de 60.6 ont amené la liturgie à appliquer ce texte au mystère de l’Épiphanie.
7 v) Qédar, cf. 21.16-17. Nebayot, peuplade arabe, cf. Gn 25.13 ; 28.9 ; 36.3.
9 w) Ou, avec une correction (çiyyîm yiqqawû au lieu de ’iyyîm yeqawû) « les navires s’assemblent », ce qui donnerait un meilleur parallélisme avec le vers suivant. Mais le grec lit aussi « les îles ».
11 x) « seront ouvertes » versions ; « ouvrez (tes portes) » hébr.
12 y) Ce v., qui rompt le contexte, est probablement une addition.
13 z) Ce sont les cèdres. On s’en servira pour bâtir la nouvelle Jérusalem, comme jadis le Temple de Salomon, 1 R 5.15s.
14 a) C’est un nom nouveau comme celui qu’Isaïe donnait à Jérusalem, 1.26. De même plus loin les noms des remparts et des portes, 60.18, ceux de Sion et de sa terre, 62.4, ceux du peuple et de la ville, 62.12.
16 b) Littéralement « les mamelles ». Déjà le grec interprétait cette image audacieuse par « les richesses » il n’est pas sûr qu’il ait lu un texte différent.
18 c) Les remparts et les portes de Jérusalem portaient des noms, cf. Ne 2.13-15. Ceux-ci sont des noms symboliques, cf. v. 14 et 1.26. L’Apocalypse donnera des noms analogues aux portes et aux assises de la Jérusalem nouvelle, Ap 21.12, 14.
21 d) « mes plantations » qeré, versions ; « sa plantation » ketib ; « les plantations de Yahvé » 1QIsa.
Le prophète Isaïe est né aux environs de 765 av. J.-C. L’année de la mort du roi Ozias, en 740, il reçut dans le Temple de Jérusalem sa vocation prophétique, la mission d’annoncer la ruine d’Israël et de Juda en punition des infidélités du peuple, 6.1-13. Il exerça son ministère pendant quarante ans, qui furent dominés par la menace grandissante que l’Assyrie fit peser sur Israël et sur Juda. On distingue quatre périodes entre lesquelles on peut, avec plus ou moins d’assurance, répartir les oracles du prophète.
Cette participation active aux affaires de son pays fait d’Isaïe un héros national. Il est aussi un poète de génie. L’éclat de son style, la nouveauté de ses images font de lui le grand « classique » de la Bible. Ses compositions ont une force concise, une majesté, une harmonie qui ne seront plus jamais atteintes. Mais sa grandeur est d’abord religieuse. Isaïe a été marqué pour toujours par la scène de sa vocation dans le Temple, où il a eu la révélation de la transcendance de Dieu et de l’indignité de l’homme. Son idée de Dieu a quelque chose de triomphal et d’effrayant aussi : Dieu est le Saint, le Fort, le Puissant, le Roi. L’homme est un être souillé par le péché, dont Dieu demande réparation. Car Dieu exige la justice dans les relations sociales et aussi la sincérité dans le culte qu’on lui rend. Il veut qu’on soit fidèle. Isaïe est le prophète de la foi et, dans les crises graves que traverse sa nation, il demande qu’on se confie en Dieu seul : c’est l’unique chance de salut. Il sait que l’épreuve sera sévère, mais il espère qu’un « reste » sera épargné, dont le Messie sera le roi. Isaïe est le plus grand des prophètes messianiques. Le Messie qu’il annonce est un descendant de David, qui fera régner sur terre la paix et la justice et répandra la connaissance de Dieu, 2.1-5 ; 7.10-17 ; 9.1-6 ; 11.1-9 ; 28.16-17.
Un tel génie religieux a profondément marqué son époque et a fait école. On conserva ses paroles et on y ajouta. Le livre qui porte son nom est le résultat d’un long travail de composition dont il est impossible de restituer toutes les étapes. Le plan définitif rappelle celui de Jérémie (d’après le grec) et d’Ézéchiel : 1-12, oracles contre Jérusalem et Juda ; 13-23, oracles contre les nations ; 24-35, promesses. Mais ce plan n’est pas rigide ; d’autre part, l’analyse a montré que le livre ne suivait qu’imparfaitement l’ordre chronologique de la carrière d’Isaïe. Il a été formé à partir de plusieurs collections d’oracles. Certains groupements remontent au prophète lui-même, cf. 8.16 ; 30.8. Ses disciples, immédiats ou lointains, ont réuni d’autres ensembles, glosant parfois les paroles du maître ou y ajoutant. Les oracles contre les nations, groupés dans 13-23, ont accueilli des pièces postérieures, en particulier 13-14 contre Babylone (exilique). Des additions plus étendues sont : « l’Apocalypse d’Isaïe », 24-27, que son genre littéraire et sa doctrine ne permettent pas de mettre plus haut que le Ve siècle av. J.-C. ; une liturgie prophétique d’après l’Exil, 33 ; une « petite Apocalypse », 34-35, qui dépend du Second Isaïe. Enfin, on a mis en appendice le récit de l’action d’Isaïe lors de la campagne de Sennachérib, 36-39, emprunté à 2 R 18-19 avec l’insertion d’un psaume post-exilique mis dans la bouche d’Ézéchias, 38 9-20.
Le livre a reçu des additions encore plus considérables. Les chap. 40-55 ne peuvent pas être l’œuvre du prophète du VIIIe siècle. Non seulement son nom n’y est jamais mentionné, mais le cadre historique est postérieur d’environ deux siècles : Jérusalem est prise, le peuple est captif en Babylonie, Cyrus est déjà en scène et il sera l’instrument de la délivrance. Certes, la toute-puissance divine pourrait transporter un prophète dans un avenir éloigné, le couper du présent et changer ses images et ses pensées. Mais cela suppose un dédoublement de sa personnalité et un oubli de ses contemporains – vers lesquels il a été envoyé – qui sont sans exemple dans la Bible et contraires à la notion même de la prophétie, qui ne fait intervenir l’avenir que comme un enseignement pour le présent. Ces chapitres contiennent la prédication d’un anonyme, un continuateur d’Isaïe et un grand prophète comme lui, que, faute de mieux, nous appelons le Deutéro-Isaïe ou le Second Isaïe. Il a prêché en Babylonie entre les premières victoires de Cyrus, en 550 av. J.-C., qui laissaient présager la ruine de l’empire babylonien, et l’édit libérateur de 538, qui permit les premiers retours. Le recueil, sans être réellement composé, offre plus d’unité que les chap. 1-39. Il s’ouvre par l’équivalent d’un récit de vocation prophétique, 40.1-11, et il s’achève par une conclusion, 55.6-13. D’après ses premiers mots : « Consolez, consolez mon peuple », 40.1, on l’appelle le « livre de la Consolation d’Israël ».
C’est en effet son thème principal. Les oracles des chap. 1-39 étaient généralement menaçants et pleins d’allusions aux événements des règnes d’Achaz et d’Ézéchias ; ceux des chap. 40-55 sont détachés de ce contexte historique et ils sont consolants. Le jugement a été accompli par la ruine de Jérusalem, le temps de la restauration est proche. Ce sera un complet renouveau et cet aspect est souligné par l’importance donnée au thème de Dieu créateur joint à celui de Dieu sauveur. Un nouvel Exode, plus merveilleux que le premier, ramènera le peuple à une nouvelle Jérusalem, plus belle que la première. Cette distinction entre deux temps, celui des « choses passées » et celui des « choses à venir », marque le début de l’eschatologie. Par rapport au premier Isaïe, la pensée est plus théologiquement construite. Le monothéisme est affirmé doctrinalement et la vanité des faux dieux est démontrée par leur impuissance. La sagesse et la providence insondables de Dieu sont mises en relief. L’universalisme religieux s’exprime clairement pour la première fois. Ces vérités sont dites sur un ton enflammé et avec un rythme bref, qui manifestent l’urgence du salut.
Dans le livre sont enclavées quatre pièces lyriques, les « chants du Serviteur », 42.1-4 (5-9) ; 49.1-6 ; 50.4-9 (10-11) ; 52.13–53.12. Ils présentent un parfait serviteur de Yahvé, rassembleur de son peuple et lumière des nations, qui prêche la vraie foi, qui expie par sa mort les péchés du peuple et est glorifié par Dieu. Ces passages sont parmi les plus étudiés de l’Ancien Testament et l’on ne s’accorde ni sur leur origine ni sur leur signification. L’attribution des trois premiers chants au Second Isaïe reste très vraisemblable ; il est possible que le quatrième soit l’œuvre d’un de ses disciples. L’identification du Serviteur est très discutée. On y a souvent vu une figure de la communauté d’Israël, à laquelle d’autres passages du Second Isaïe donnent effectivement le titre de « serviteur ». Mais les traits individuels sont trop marqués et c’est pourquoi d’autres exégètes, qui forment actuellement la majorité, reconnaissent dans le Serviteur un personnage historique du passé ou du présent ; dans cette perspective, l’opinion la plus attrayante est celle qui identifie le Serviteur avec le Second Isaïe lui-même ; le quatrième chant aurait été ajouté après sa mort. On a combiné aussi les deux interprétations en considérant le Serviteur comme un individu incorporant les destinées de son peuple.
De toute manière, une interprétation qui se limiterait au passé ou au présent ne rend pas suffisamment compte des textes. Le Serviteur est le médiateur du salut à venir et cela justifie l’interprétation messianique qu’une partie de la tradition juive elle-même a donnée de ces passages, moins l’aspect de la souffrance. Ce sont au contraire les textes sur le Serviteur souffrant et son expiation vicaire que Jésus a retenus en les appliquant à lui-même et à sa mission, Lc 22.19-20, 37 ; Mc 10.45, et la première prédication chrétienne a reconnu en lui le Serviteur parfait annoncé par le Second Isaïe, Mt 12.17-21 ; Jn 1.29.
La dernière partie du livre, chap. 56-66, a été considérée comme l’œuvre d’un autre prophète qu’on a appelé le « Trito-Isaïe », le Troisième Isaïe. On reconnaît généralement aujourd’hui que c’est un recueil composite. Le Psaume de 63.7–64.11 paraît antérieur à la fin de l’Exil ; l’oracle de 66.1-4 est contemporain de la reconstruction du Temple vers 520 av. J.-C. La pensée et le style des chap. 60-62 les apparentent de très près au Second Isaïe. Les chap. 56-59, dans leur ensemble, peuvent dater du Ve siècle av. J.-C. Les chap. 65-66 (sauf 66.1-4), qui ont une forte saveur apocalyptique, ont été datés de l’époque grecque par certains exégètes, mais d’autres les placent au lendemain du retour de l’Exil. Prise en général, cette troisième partie du livre apparaît comme l’œuvre des continuateurs du Second Isaïe ; c’est le dernier produit de la tradition isaïenne qui a prolongé l’action du grand prophète du VIIIe siècle.
On a retrouvé dans une grotte du bord de la mer Morte un manuscrit complet d’Isaïe datant probablement du IIe siècle avant notre ère. Il s’écarte du texte massorétique par une orthographe particulière et par des variantes dont certaines sont utiles pour l’établissement du texte. Elles sont indiquées dans les notes par le sigle 1 QIsa.