Les paroles du Christ sur l'âme, qu'il est facile de perdre mais que l'on peut aussi sauver, sont parfois comprises d'une manière quelque peu spiritualiste. On parle de l'âme en entendant par là un principe immortel dans l'homme, qu'il est facile de perdre si l'on se soucie trop de sa vie terrestre, mais que l'on peut sauver si on le remet au Christ et si on Le suit en prenant sa croix. Pourtant, dans les textes du Nouveau Testament, le mot « âme » désigne le plus souvent non pas quelque principe immortel qui survit au corps et qu'il faudrait absolument conserver intact sous peine de mourir entièrement, mais la vie tout entière, dans toute sa plénitude et dans toutes ses manifestations.
Le problème ne consiste pas ici à préserver en soi quelque chose de particulier qu'il ne faudrait perdre à aucun prix, fût-ce au prix de tout le reste, mais à permettre au courant de vie que la Bible appelle l'âme de couler librement, sans perdre sa plénitude ni sa profondeur. L'homme lui-même joue bien sûr ici un rôle immense : son « moi » spirituel, que la Bible appelle le cœur et d'où proviennent les désirs et les aspirations qui déterminent le cours de sa vie.
Dans la Bible, ces aspirations et ces désirs sont généralement appelés pensées ou intentions. Il ne s'agit pas ici des pensées elles-mêmes, comme le croit parfois le lecteur moderne, mais précisément des intentions, des aspirations et des élans qui déterminent l'état spirituel de l'homme, le cours du courant de sa vie et, par conséquent, son chemin. À toutes les époques, chez tous les peuples, dans toutes les traditions spirituelles, les hommes qui cherchaient le chemin ont essayé de résoudre précisément cette tâche, celle qui touche à la qualité spirituelle de leur propre vie. Dans le yahvisme, puis dans le judaïsme, le chemin de la Torah intérieure devint une telle solution ; ses racines remontent à la période antérieure à l'exil, à l'époque de la prédication du prophète Jérémie.
Ce chemin se révélait toutefois extrêmement difficile pour l'homme, car les conséquences de la Chute n'avaient pas disparu et l'empêchaient d'atteindre la perfection. Jésus propose une voie parfaitement claire et simple : donne-Moi ta vie, unis-la à Ma vie, et elle ne se perdra pas. Non seulement elle sera préservée dans toute sa plénitude, mais elle acquerra une plénitude plus grande encore, dont l'homme du monde déchu n'aurait même pu rêver. Tel est le chemin chrétien : toujours le même chemin de la Torah intérieure, parcouru dans l'unité de vie avec Celui qui est venu révéler au monde la Torah vivante dans toute sa plénitude.
