La lecture d'aujourd'hui raconte en détail la rencontre des disciples avec Jésus ressuscité sur le chemin d'Emmaüs. Ce récit est précédé de la mention du tombeau vide découvert par les femmes, ainsi que de leur rencontre avec...
La lecture d'aujourd'hui raconte en détail la rencontre des disciples avec Jésus ressuscité sur le chemin d'Emmaüs (v. 13–35). Ce récit est précédé de la mention du tombeau vide découvert par les femmes, ainsi que de leur rencontre avec les anges, qu'elles rapportèrent aux apôtres (v. 1–12). On pourrait croire que le récit des femmes aurait dû préparer les disciples à l'idée de pouvoir voir le Maître ressuscité, d'autant plus que Pierre, après s'être rendu au tombeau, avait constaté qu'il était vide, confirmant ainsi leur récit auquel les apôtres n'avaient d'abord pas cru (v. 11–12). Et pourtant, les disciples qui marchent vers Emmaüs ne reconnaissent pas Jésus qui chemine à leurs côtés (v. 15–16). Ce n'est qu'au cours du repas, lorsqu'Il rompit le pain et récita la prière juive correspondante, dite lors de la fraction du pain, que les apôtres Le reconnurent (v. 30–31).
À première vue, la situation paraît assez étrange : les disciples voient d'abord Jésus très distinctement, mais ne peuvent comprendre que c'est Lui ; puis, après L'avoir reconnu, ils perdent soudain le Maître de vue. Pourtant, nous avons peut-être ici une description de la réalité du Royaume telle qu'elle se révèle à celui qui se tient à la frontière entre celui-ci et le monde qui n'est pas encore transfiguré. Depuis la venue du Christ, le Royaume n'est plus séparé de nous par un obstacle comme auparavant, et désormais quiconque vit d'une vie spirituelle peut parfois voir ceux qui demeurent dans le Royaume, comme les apôtres ont vu Jésus ressuscité.
Mais voir et reconnaître ne sont pas une seule et même chose. Pour reconnaître, il ne suffit pas de voir le Royaume de l'extérieur : il faut y entrer. Pour les apôtres, cela se produit au moment de la fraction du pain. Comme autrefois lors de la Cène, ils se trouvent dans le Royaume et reconnaissent alors Jésus qui rompt et bénit le pain. S'ils avaient pu conserver la plénitude du Royaume qui s'était ouverte devant eux, peut-être n'auraient-ils pas perdu le Maître de vue. Mais, avant même la Résurrection, ils Le voyaient souvent non pas avec le regard spirituel, mais avec le seul regard physique. Il en va de même maintenant : le regard spirituel, si nécessaire à la vie dans le Royaume, ne s'est ouvert en eux qu'un instant avant de s'éteindre de nouveau. Tout en continuant à demeurer physiquement dans le Royaume, ils s'y sont trouvés comme aveugles : seul ce qui conservait encore une nature non transfigurée restait accessible à leur perception.
Si l'ancienne humanité non transfigurée était encore demeurée en Jésus, peut-être ne L'auraient-ils pas perdu de vue. Mais après la Résurrection, elle n'était plus en Lui, et les disciples ne pouvaient donc plus Le voir. On pourrait croire qu'après la Résurrection de Jésus tout aurait dû changer dans la vie des apôtres. Mais les seules rencontres avec le Ressuscité ne suffisaient pas pour que de tels changements s'accomplissent : les apôtres devaient encore être eux-mêmes transformés. Cela demandait du temps et une action particulière de l'Esprit de Dieu, qui était encore à venir.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.