Il est intéressant de se demander pourquoi les apôtres qui marchent sur la route d’Emmaüs ne reconnaissent pas leur Maître. Bien sûr, ils n’attendaient pas la Résurrection, il leur semblait que tout était fini, et à Celui qu’ils prenaient pour un inconnu ils racontaient avec amertume tout « ce qui s’était passé ces jours-ci à Jérusalem ». Mais comment ne pas reconnaître Celui avec qui l’on a passé plusieurs années, en Le côtoyant chaque jour ? Une humanité changée, difficilement perceptible aux yeux et aux sens de l’homme déchu ? Sans doute oui, car le Royaume ne se révèle qu’avec difficulté, et seulement en partie, à la vue non transfigurée. Mais au moment de la fraction du pain, ils Le voient tout à fait clairement ! Que s’est-il donc passé ?
Un théologien saurait sans doute construire à partir de ce seul fait toute une sacramentologie. Mais l’affaire est peut-être à la fois plus simple et plus complexe : les disciples ont simplement participé au Royaume, ils y sont entrés et se sont trouvés directement en son centre, là où Il est, Lui, leur Maître. Et depuis le Royaume, le Royaume se voit bien, et les apôtres, bien sûr, ont aussitôt discerné Jésus sans difficulté. Mais comment et pourquoi il arrive que le Royaume s’ouvre aux disciples puis se referme de nouveau devant eux, il ne reste qu’à le deviner.
Une chose est claire : désormais, il est réellement proche, si proche que l’on peut franchir sa frontière sans même s’en apercevoir. Mais, d’un autre côté, il apparaît qu’on peut franchir la frontière du Royaume sans remarquer non seulement la frontière, mais même le Royaume ! On peut le traverser sans rien voir ni ressentir, sans remarquer même Celui qu’il était impossible de ne pas remarquer tant qu’Il appartenait encore, par Sa nature humaine, à la partie non transfigurée de l’univers. Apparemment, il faut une relation qui s’actualise ici et maintenant, un lien semblable à celui qui unit ceux qui sont rassemblés autour du pain rompu, pour éprouver la réalité du Royaume. Et il se révèle infiniment grand : il a suffi aux apôtres de reconnaître Jésus, de se trouver dans la même dimension spirituelle que Lui, pour qu’Il disparaisse aussitôt de leur vue, comme dissous dans une distance infinie ; car Il est au centre de Son Royaume, et les apôtres, comme on le voit, sont encore très loin du centre…
Et pourtant, la rencontre a eu lieu. C’est l’essentiel. Le reste suivra, car devant eux s’ouvre toute une vie. Une vie qu’il faudra vivre dans le Royaume.
