L'événement que nous appelons le sacrifice d'Isaac s'appelle en hébreu l'Aqedah. Ce mot signifie littéralement « ligature » : en effet, on n'en arriva pas au sacrifice, mais seulement...
L'événement que nous appelons le sacrifice d'Isaac s'appelle en hébreu l'Aqedah. Ce mot signifie littéralement « ligature » : en effet, on n'en arriva pas au sacrifice, mais seulement à la ligature d'Isaac et à sa mise sur l'autel. Dieu arrêta Abraham, et le meurtre n'eut pas lieu. Un meurtre, précisément : il est peu vraisemblable qu'aujourd'hui quelqu'un ait des doutes sur l'attitude de Dieu envers les sacrifices humains ; la Bible en parle de manière tout à fait univoque.
Que s'est-il donc passé alors avec Abraham ? On interprète traditionnellement ce qui s'est produit comme une sorte d'épreuve d'Abraham : épreuve de fidélité à Dieu, de confiance en lui, de disponibilité à faire tout ce que Dieu ne demanderait pas. Tout cela serait juste s'il n'y avait un point d'une importance essentielle : pourquoi Dieu aurait-il dû éprouver Abraham sur sa disponibilité à accomplir ce qui, aux yeux de Dieu, est un double péché, celui d'apostasie et celui de meurtre ? Apostasie, parce qu'à cette époque les sacrifices humains n'étaient offerts qu'aux dieux souterrains, aux dieux du monde inférieur, aux maîtres du monde des ombres ; meurtre, pour une raison tout à fait compréhensible : Dieu n'a pas besoin de sacrifices humains par définition, si bien que, de son point de vue, il s'agit précisément d'un meurtre et de rien d'autre. Mais comment alors comprendre la voix qu'Abraham entendit ? Si ce n'était pas Dieu, qui était-ce ? Et où était Dieu, si ce n'était pas sa voix ?
Dans le récit biblique de l'Aqedah, Dieu n'est pas nommé par son nom ; il y est simplement Dieu, et le mot utilisé dans le texte pour désigner Dieu n'était pas employé au temps d'Abraham. Nous avons manifestement devant nous une histoire racontée de nouveau, racontée, à en juger par les particularités du texte, par quelqu'un du milieu sacerdotal. Dans ce milieu, et plus généralement aux temps préexiliques, les yahvistes croyants ne distinguaient pas la volonté de Dieu et sa permission comme nous les distinguons aujourd'hui, du moins au niveau des termes. Si Dieu a permis à Abraham d'entendre une voix, alors cette voix vient de lui.
Que pouvait donc penser Abraham lui-même ? Il savait que son Dieu était El-Shaddaï, le Dieu de la force, comme il s'était lui-même nommé lors de la seconde des théophanies à Abraham décrites dans le Livre de la Genèse. Les anciens étaient plus portés à chercher la source de la force dans le monde inférieur, sous la terre, que dans le monde supérieur, dans les cieux. Et si le Dieu d'Abraham était le maître du monde inférieur ? Alors il peut exiger un sacrifice humain... mais alors qu'en est-il des promesses liées à Isaac ? Qu'en est-il de l'alliance conclue avec Dieu ?
L'épreuve par l'absurde est la plus terrible. Parce que l'absurde paralyse l'âme, et qu'une âme paralysée est beaucoup plus terrible qu'un corps paralysé. Or Abraham conserve tout de même sa confiance en son Dieu : à la question d'Isaac sur l'agneau, il répond que Dieu se pourvoira lui-même de l'agneau. Et Dieu le trouve réellement, libérant l'âme d'Abraham du pouvoir de cette force à laquelle il avait permis de s'emparer d'elle.
Il loue Abraham pour sa fidélité. Parce qu'il n'a pas reculé, ne s'est pas retiré. Et Abraham, même sous le pouvoir de la force obscure permise par Dieu, comprend qu'il n'a pas de chemin de retour. Là, derrière lui, il n'y a pas de salut contre l'absurde mauvais dans lequel il s'est trouvé. Pour être sauvé, il faut seulement aller de l'avant, à la rencontre de Dieu. Abraham va de l'avant, et il rencontre réellement Dieu, qui l'accueille, le libère du pouvoir des ténèbres et le loue pour sa fidélité.