Alors, finalement, qui a raison ? Les frères de Joseph, qui étaient convaincus qu'en se débarrassant de leur propre frère et en le vendant comme esclave, ils réalisaient leur dessein, ou Joseph, convaincu que Dieu, de cette manière, accomplissait par les frères de Joseph Son plan concernant Son peuple ? La seconde réponse peut paraître évidente, et une personne religieuse la choisira sans aucun doute. Parfois, ce faisant, elle ne remarque pas que Dieu devient ici simplement un joueur d'échecs qui déplace les pièces sur l'échiquier comme Il le juge juste. Et pour que les pièces, qui malgré tout perçoivent et comprennent quelque chose, ne se révoltent pas, Il les mène par le bout du nez en créant l'illusion de la liberté. En effet, il en résulte alors que si tu ne veux pas tenir compte de Dieu, tu n'auras aucune liberté véritable : fais ce que tu veux, tout se passera quand même comme Dieu l'a décidé, et tu te trouveras trompé.
Mais, d'un autre côté, comment pourrait-il en être autrement s'il est question du grand monde, du monde de Dieu ? Après tout, Dieu ne va tout de même pas renoncer à Ses plans seulement parce qu'ils déplaisent à quelqu'un parmi les hommes qu'Il a Lui-même créés ! Mais que faire alors de la liberté de ceux à qui les plans de Dieu ne plaisent pas et qui préfèrent leurs propres plans aux Siens ?
Il semble que la réponse se trouve ici dans l'infinité même du monde créé par Dieu. Y compris dans cette forme que l'on appelle la mauvaise infinité. Il apparaît que, si on le veut, le grand monde de Dieu peut être morcelé en une infinité de petits mondes, chacun ayant son maître. Certes, l'être d'un tel petit monde sera très relatif ; il n'existera que conditionnellement, dans la mesure où existe son maître. En revanche, ce maître sera absolument libre dans son petit monde. Et il pourra réaliser n'importe quel dessein qui lui appartient. Et Dieu ne l'en empêchera pas, même s'Il ne l'aidera pas non plus, bien sûr : car ce n'est pas Son plan.
Bien sûr, dès que ce maître d'un petit monde franchira ses limites (ou dès que le grand monde de Dieu fera irruption dans ce petit monde séparé de lui), il apparaîtra que son plan est une chimère et sa réalisation une illusion. Mais on n'y peut rien : car il n'y a qu'un seul monde véritable, celui de Dieu. Et le plan qui s'y accomplit est lui aussi unique. Celui de Dieu, et non celui de l'homme.
