L’occupation principale des descendants de Caïn devient la création d’une civilisation : ils construisent des villes, développent les métiers, le commerce, l’art. Faut-il donc, pour créer une civilisation, commencer nécessairement par commettre un fratricide ? Une civilisation ne peut-elle être bâtie que sur le sang, et exige-t-elle elle-même du sang ?
Sans doute n’en est-il tout de même pas tout à fait ainsi. Peut-être la question est-elle de savoir pour quoi l’on crée une civilisation. La réponse paraît évidente : pour rendre la vie plus confortable et plus sûre. À première vue, les villes, le développement de l’artisanat et l’apparition de l’art servent précisément ces buts. S’il n’y avait ce petit épisode avec Lamek, qui se vante d’avoir vengé le tort qu’on lui avait fait de telle manière que plus personne, jamais, n’oserait songer à rien de semblable. Et c’est là que se laisse entrevoir l’envers de la civilisation, un envers imprégné de sang.
On pourrait dire que Lamek n’a pas commencé le premier. Il n’a fait que porter des coups en retour. Mais il les portait de toute sa force, sans retenue, non pour se défendre, mais pour tuer, pour anéantir l’ennemi, l’anéantir en exemple pour quiconque oserait l’attaquer. Ici, il ne s’agit plus de légitime défense, mais de vengeance, vengeance non seulement pour lui-même, mais aussi pour Caïn, qui avait dû s’humilier et demander protection à Dieu, ce qui, pour quelqu’un qui, comme Caïn, considère Dieu comme un ennemi et un juge impitoyable, ne pouvait qu’être humiliant.
L’affirmation de soi fondée sur la force et la vengeance : voilà le fondement spirituel de la civilisation déchue. Il n’est pas étonnant que son histoire commence par un fratricide. Il n’est pas difficile de deviner quelle peut être sa fin.
