Le dénouement heureux de l'histoire avec Laban ne signifiait pas que toutes les épreuves étaient derrière lui. Jacob devait, outre la rencontre avec Laban, rencontrer encore son propre frère, Ésaü, et l'on ne savait pas laquelle des deux serait la plus dangereuse pour lui. Après tout ce que Jacob avait fait chez lui, il ne pouvait guère compter sur un accueil chaleureux. Il le comprenait parfaitement: les présents envoyés devant lui et destinés à son frère devaient, sinon effacer sa faute, du moins poser le début d'une réconciliation.
Les envoyés devaient en outre témoigner que Jacob ne prétendait plus à rien, qu'il respectait Ésaü et était prêt à reconnaître sa primauté. Pendant son séjour chez Laban, Jacob avait manifestement changé, et maintenant il veut l'attester à son frère afin d'éviter autant que possible le conflit. Le danger du conflit existait pourtant toujours: Jacob ne pouvait pas savoir d'avance comment Ésaü se comporterait lors de leur rencontre. L'intervention de Dieu dans une telle situation lui était nécessaire comme jamais, peut-être même encore plus qu'auparavant, lorsqu'il fuyait Laban.
Elle se produisit, dans la nuit même qui précéda la rencontre avec Ésaü. Le récit biblique de la lutte de Jacob avec Dieu pour la bénédiction suscite aujourd'hui chez le lecteur tant de questions que les traducteurs l'interprètent parfois même comme une lutte avec un ange, en supposant qu'un homme peut encore parfois vaincre un ange, mais Dieu certainement jamais et d'aucune manière. Or bien des choses deviennent plus compréhensibles si l'on part de l'idée qu'à l'origine, c'est Jacob lui-même qui racontait l'événement, et le racontait en homme de son époque.
La bénédiction, en son temps, n'était ni un soutien ni une bienveillance, mais la transmission au béni d'une force, force surnaturelle que possédaient, pensait-on alors, tous les dieux et tous les esprits. Cette force pouvait aussi être enlevée; plus encore, pour obtenir la force d'un dieu ou d'un esprit quelconque, il fallait précisément le vaincre en combat singulier. Jacob lutte avec son Dieu comme il aurait lutté avec le dieu ou l'esprit de n'importe lequel de ses contemporains; il lutte pour obtenir une force qui lui serait très utile le lendemain, lors de sa rencontre avec son frère. Objectivement, il devait s'agir ici d'une extase violente vécue par Jacob, l'une de celles qui, en ces temps-là, et plus tard aussi, accompagnaient parfois les théophanies; pendant une telle extase, il n'était pas étonnant de se démettre la hanche, comme cela arriva à Jacob.
Seulement la bénédiction ne fut pas celle que Jacob attendait: au lieu de la force, il reçoit un nom nouveau, comme autrefois son ancêtre Abraham lors de sa rencontre avec Dieu. Le changement de nom signifiait alors comme maintenant la même chose: un renouvellement spirituel, une sorte d'initiation après laquelle l'homme devient autre. Jacob change intérieurement: telle est la bénédiction reçue par lui. Pas celle qu'il attendait, mais celle qui lui était absolument nécessaire comme chef du peuple de Dieu.
