Les amis de Job lui avaient si souvent répété les vérités bien connues sur le sort des impies que Job décida enfin de répondre sérieusement à leurs leçons. Il met en pièces les représentations courantes sur la récompense du juste et le châtiment de l’impie en ce monde. Il dit à ses amis : regardez autour de vous, n’y a-t-il pas quantité d’impies qui prospèrent ? Ils vivent dans l’aisance et meurent tranquillement, sans penser ni à Dieu ni aux commandements (v. 7-15). Job lui-même comprend bien sûr que les impies se trompent lorsqu’ils pensent tout obtenir par eux-mêmes ; il ne veut pas leur ressembler en niant la participation de Dieu à la vie de l’homme (v. 16). Mais le fait demeure : dans le monde déchu, le sort des impies s’avère souvent plus heureux que celui du juste (v. 17-18).
On pourrait admettre, conformément aux représentations largement répandues à cette époque, que les enfants soient punis pour les péchés de leurs pères. Mais, outre le fait qu’un tel châtiment des uns à la place des autres peut difficilement être considéré comme juste, il n’est en outre pas vraiment un châtiment : après sa mort, l’impie ne saura plus rien de ce qui se passe dans le monde des vivants, y compris avec ses propres enfants (v. 19-21).
Bien sûr, Dieu sait mieux que quiconque quand, qui et comment juger (v. 22), mais la question de la justice reste alors sans réponse ; car dans un monde où les impies prospèrent et les justes souffrent, on ne peut guère parler de justice (v. 23-25). Si l’on se souvient en outre que le judaïsme postexilique ne connaît rien d’une rétribution après la mort, que la mort ne fait qu’égaliser tous les hommes (v. 25-26), il apparaît alors qu’il n’y a pas de justice non seulement dans le monde des vivants, mais aussi dans le monde des ombres. Et s’il en est ainsi, toutes les grandes paroles des amis de Job sur le châtiment qui attend l’impie ne valent rien (v. 27-34). Job ne répond évidemment pas à ses amis par simple goût de la polémique. Pour lui, la prospérité de l’impie et les malheurs du juste deviennent une preuve supplémentaire que Dieu, semble-t-il, ne se soucie pas des hommes. Il perçoit cette situation comme une partie de cette absurdité que sont devenus pour lui le monde et sa propre vie depuis que le Dieu de la religion ne lui suffit plus. Et les sentences courantes sur le bien et le mal ne pouvaient plus l’aider en rien.
