La compétition dans l'enfantement entre les femmes de Jacob peut paraître étrange au lecteur moderne. D'ailleurs, pour le lecteur moderne (du moins occidental), la situation même de la polygamie peut paraître étrange et inhabituelle : le harem reste encore, pour la plupart d'entre nous qui vivons dans des pays traditionnellement appelés chrétiens, une réalité exotique.
Pourtant, dans un harem, la situation décrite est assez ordinaire, surtout dans un harem des temps anciens, lorsque la tâche principale de la femme était de mettre des enfants au monde, en premier lieu des garçons. La bénédiction de Dieu se mesurait souvent ainsi : au nombre d'enfants. Les femmes de Jacob ne font pas exception : Léa comme Rachel faisaient tous leurs efforts. C'est alors qu'est né le conflit : l'épouse aimée était naturellement Rachel, pour qui Jacob avait travaillé comme berger quatorze ans, tandis que Léa mettait au monde davantage d'enfants. Un équilibre particulier s'établit : Rachel était aimée comme femme, comme épouse ; il y avait là davantage de sentiment personnel et de relation personnelle, non déterminés par des coutumes tribales. Léa, elle, était mère de nombreux enfants de Jacob, mère avant tout ; elle était considérée comme bénie de Dieu aux yeux de tout homme de cette époque, pour peu qu'il regardât la situation à travers les clichés habituels des sociétés de clan et de tribu.
Jacob dut apprendre à voir au-dessus de ces clichés ou à travers eux ; son amour pour Rachel le lui enseigna. Pour une vie spirituelle pleinement accomplie, une telle vision est absolument essentielle ; autrement, une véritable communion avec Dieu est impossible. Pour que la communion avec Dieu devienne pleine, il ne doit y avoir dans la vie de l'homme aucun cliché, aucun automatisme. Il peut nous sembler aujourd'hui que, dans la vie de ceux que nous appelons habituellement « sauvages » ou « primitifs », ou, pour parler scientifiquement, représentants des sociétés traditionnelles, il n'y a pas ou presque pas de clichés. En réalité, il n'y en a pas moins que dans notre vie, ils sont seulement différents et nous ne les remarquons pas toujours. Or toute forme de cliché est dangereuse pour la vie spirituelle, même celle qui peut parfois paraître sagesse traditionnelle. Ainsi Dieu délivre Jacob des clichés et des stéréotypes propres à sa conscience d'homme de son époque, car Jacob devait devenir non pas simplement le chef de sa tribu, mais le chef du peuple de Dieu.
