Éliphaz ne se contente pas de dire à Job des généralités; il tente d'expliquer à son ami ce qui lui arrive. Si Job est tout de même juste, pourquoi souffre-t-il? Il n'était pas si simple de répondre à cette question. Il était clair pour tous qu'un pécheur peut être puni par Dieu pour ses péchés; mais comment expliquer que des souffrances s'abattent sur celui qui n'a pas péché? Bien sûr, Éliphaz lui-même venait, sur la base de la révélation reçue par lui, de conclure qu'il n'existe pas d'hommes sans péché. Mais dans ce cas, en suivant la logique traditionnelle, il ne devrait pas non plus y avoir de gens en bonne santé dans le monde.
Or il est évident pour chacun que ce n'est pas le cas. Alors Éliphaz avance un nouvel argument: il relie la souffrance de Job (comme toute souffrance en général) à l'instruction reçue de Dieu. Éliphaz affirme qu'il est propre à l'homme de souffrir, qu'il naît même dans le monde pour souffrir (v. 6-7). Tel est l'ordre établi par Dieu, et il est insensé de se révolter contre lui (v. 1-5). On ne peut rien changer, et il n'en est pas besoin, car les souffrances, si l'on s'y rapporte correctement, ne sont finalement utiles qu'à l'homme. L'essentiel ici est de remettre tout à Dieu, Qui de toute façon n'abandonnera pas le juste, de sorte que même le mal se changera pour lui en bien (v. 8-16).
La souffrance n'est pas seulement une punition, elle est précisément un avertissement et une instruction venant de Dieu; elle ne dure pas éternellement, le jour viendra où toutes les souffrances resteront derrière lui et où le juste sortira de l'épreuve envoyée par Dieu plus fort à tous égards qu'auparavant (v. 17-27). De tels raisonnements ont évidemment leur logique, compréhensible pour tout homme religieux. Mais ils comportent un point faible: en les suivant, il faudrait considérer Dieu lui-même comme la source de tous les malheurs humains, qu'Il enverrait aux uns pour les punir, aux autres pour les instruire.
L'auteur du Livre de Job, bien sûr, explique autrement les souffrances de Job: il y voit la conséquence de ce que les théologiens appellent la permission divine, ce que Dieu ne fait pas et ne veut pas, mais à quoi Il permet d'exister, cédant à la liberté des êtres qu'Il a créés, qu'il s'agisse des anges ou des hommes. L'auteur du Livre de Job comprend parfaitement que le mal ne vient pas de Dieu, mais de Satan, qui s'oppose à Dieu, car c'est précisément Satan qu'il rend responsable de toutes les souffrances de Job. Mais Dieu permet pourtant à Satan d'agir, pour une raison quelconque. La réponse à la question de savoir pourquoi Dieu en a besoin est devenue tout le Livre de Job. Mais cette réponse s'est révélée bien moins simple qu'elle ne paraissait à Éliphaz. Et Job le comprend parfaitement. Il répond à son ami, et la conversation continue.
