Comme s'il voulait se détourner des sombres conclusions auxquelles il est lui-même parvenu, l'Ecclésiaste loue encore et encore la sagesse et ses mérites. Il parle de l'importance de garder la sagesse dans toute sa plénitude (v. 1), des chemins différents que suivent les sages et les insensés (v. 2). Il condamne les gouvernants ignorants qui ne savent pas apprécier la sagesse (v. 4-6). Il comprend que, pour l'insensé, il n'existe aucun chemin où sa folie ne lui fasse obstacle (v. 3). La sagesse est nécessaire même pour les affaires les plus ordinaires, et l'Ecclésiaste donne des exemples de la manière dont la folie peut nuire même dans ces affaires ordinaires (v. 9-10). Elle est d'autant plus nécessaire là où il faut savoir parler et choisir les mots justes: ici, une parole insensée s'avère parfois pire que le dard d'un serpent (v. 11-13). Et pourtant, les paroles de l'Ecclésiaste ressemblent parfois à des tentatives pour se rassurer lui-même. Au fond de son âme, il n'oublie pas un seul instant qu'au terme du chemin de chacun, sage ou insensé, attend le shéol, où l'insensé ne se souciera pas plus de ses folies faites ou dites que le sage de ses actes de sagesse (v. 14).
Et pourtant, les affaires des gouvernements terrestres et des gouvernants terrestres ne laissent pas l'Ecclésiaste indifférent; il revient sans cesse au thème des gouvernants sages et insensés et de ce que le règne des uns et des autres apporte aux sujets (v. 16-17). Apparemment, intérieurement, il ne peut en aucune manière se résigner à la triste conclusion à laquelle ses réflexions précédentes l'ont conduit: la conclusion que la sagesse est impuissante et inutile lorsqu'il s'agit des affaires terrestres, qu'elle ne peut rien donner à l'homme sinon la possibilité de jouir de la paix intérieure et de la joie que Dieu lui donne.
Certains chercheurs bibliques ont comparé la vision du monde de l'Ecclésiaste à celle des stoïciens grecs, dont il était contemporain. La ressemblance est réelle: en effet, les stoïciens, tout en estimant hautement la loi morale et en jugeant absolument nécessaire de la suivre, étaient convaincus qu'il était impossible de corriger le monde et qu'il ne fallait pas attendre de récompense pour une stricte fidélité aux normes morales. Mais, à la différence de l'Ecclésiaste, ils s'étaient intérieurement entièrement réconciliés avec cet état de choses, l'acceptant comme allant de soi, si bien qu'il ne suscitait chez eux ni amertume ni protestation intérieure. L'Ecclésiaste, lui, manifestement, n'a jamais pu se résigner à ce que la sagesse ne soit nécessaire à personne sinon à ceux qui la cherchent. Et cela n'a rien d'étonnant: car la sagesse, à son époque, était avant tout l'art d'une vie juste, et l'Ecclésiaste, homme sincèrement croyant, ne pouvait en aucune manière se résigner à ce que la justice, comme la sagesse, ne soit nécessaire à personne sinon aux justes eux-mêmes.
