Dans les chapitres précédents, nous avons été témoins de la délivrance miraculeuse des Juifs de la main de leurs ennemis, alors que les circonstances...
Dans les chapitres précédents, nous avons été témoins de la délivrance miraculeuse des Juifs de la main de leurs ennemis, alors que les circonstances prenaient une tournure étonnante et inattendue. Mais dans le dernier chapitre du livre, la dure réalité historique passe au premier plan. À peine délivrés, les Juifs défendent les armes à la main leur droit à l’existence et deviennent eux-mêmes les destructeurs d’un très grand nombre de personnes. Le tableau peint par l’auteur du Livre d’Esther est peu attrayant ; même le fait que le livre soit écrit dans le genre de la parabole n’atténue pas cette impression. On voit aussitôt combien l’Ancienne Alliance diffère de la Nouvelle. Pour l’homme de l’Ancien Testament, ce qui arrive est naturel et compréhensible : s’il doit y avoir victoire, elle doit nécessairement être remportée par la violence armée. Et si nous nous regardons nous-mêmes, il devient évident que l’humanité moderne ne s’est guère éloignée du mode de vie de l’Ancien Testament.
5 m) Pas plus qu’il ne correspond aux vraisemblances historiques (voir l’Introduction.), le récit de ces massacres ne doit être compris comme exaltant ou consacrant l’esprit de vengeance. L’outrance même des situations, les chiffres exagérés à plaisir et l’emphase du récit dénoncent l’intention de l’auteur il a voulu avant tout illustrer le thème (très biblique) du retournement des situations en faveur des opprimés, et il le fait selon la mentalité ancienne qui anime les récits des guerres d’Israël, et qui s’exprime par la loi du talion.
Le livre d’Esther raconte, comme celui de Judith, une délivrance de la nation par l’intermédiaire d’une femme. Les Juifs établis en Perse sont menacés d’extermination par la haine d’un vizir omnipotent, Aman, et sont sauvés grâce à l’intervention d’Esther, une jeune compatriote devenue reine, elle-même dirigée par son oncle Mardochée ; c’est un retournement complet de la situation : Aman est pendu, Mardochée prend sa place, les Juifs massacrent leurs ennemis. La fête des Purim est instituée pour commémorer cette victoire et on recommande aux Juifs de la célébrer chaque année.
Ce récit illustre l’hostilité dont les Juifs étaient l’objet dans le monde antique, à cause de la singularité de leur vie qui les mettait en opposition avec la loi du prince (comparer la persécution d’Antiochus Épiphane) ; leur nationalisme exacerbé est une réaction de défense. Sa violence nous choque mais nous devons nous souvenir que le livre est antérieur à la révélation chrétienne. Il faut aussi faire la part de la convention littéraire : ces intrigues de harem et ces tueries ne servent qu’à la présentation dramatique d’une thèse, qui est une thèse religieuse. L’élévation de Mardochée et d’Esther et la délivrance qui en résulte rappellent l’histoire de Daniel, et surtout celle de Joseph, opprimé puis exalté pour le salut de son peuple. Dans le récit de la Genèse sur Joseph, Dieu ne manifeste pas extérieurement sa puissance et cependant il dirige les événements. De même, dans le livre hébreu d’Esther, qui évite de nommer Dieu, la Providence conduit toutes les péripéties du drame. Les acteurs le savent et mettent toute leur confiance en Dieu, qui réalisera son dessein de salut, même si défaillent les instruments humains qu’il a choisis, cf. Est 4.13-17 qui donne la clé du livre. Les additions grecques sont d’un ton plus religieux (elles ont fourni tous les passages d’Esther utilisés par la liturgie chrétienne), mais elles ne font qu’expliciter ce que l’auteur hébreu laissait deviner.
La version grecque existait en 114 (ou 78) av. J.-C., où elle est envoyée en Égypte pour authentiquer la fête des Purim, Est 10.3l. Le texte hébreu est antérieur ; d’après 2 M 15.36, les Juifs de Palestine célébraient, en 160 av. J.-C., un « jour de Mardochée », qui suppose connus l’histoire d’Esther et peut-être le livre lui-même. Celui-ci peut avoir été composé dans le deuxième quart du IIe siècle av. J.-C. Son rapport original avec la fête des Purim est incertain : le passage d’Est 9.20-32 est d’un style différent et paraît être une addition. Les origines de la fête sont obscures et il est possible que le livre lui ait été rattaché secondairement (2 M 15.36 ne donne pas le nom de « Purim » au « jour de Mardochée ») et ait servi à la justifier historiquement.