L’Évangile selon Luc s’achève par une brève description, ou plutôt une brève mention, de l’Ascension. La logique de l’évangéliste est compréhensible : il voulait...
L’Évangile selon Luc s’achève par une brève description, ou plutôt une brève mention, de l’Ascension. La logique de l’évangéliste est compréhensible : il voulait décrire entièrement toute la période de quarante jours pendant laquelle Jésus ressuscité demeura avec ses disciples, jusqu’à l’achèvement de cette période elle-même.
Mais c’est, pour ainsi dire, une logique purement factuelle, liée aux événements. Il y a dans l’Évangile une autre logique, liée au sens spirituel de ce qui se produit. Ce n’est pas par hasard que, parlant des rencontres avec le Ressuscité, l’évangéliste décrit si en détail ce qui s’est passé sur le chemin d’Emmaüs, lorsque les apôtres, marchant sur la route et conversant avec le Maître, ne le reconnaissaient pas, puis, plus tard, au moment de la fraction du pain, ayant reconnu Jésus, le perdirent aussitôt de vue. Le jour de l’Ascension, lui aussi disparaît de la vue de ses disciples. Il est évident que l’Ascension ouvre une nouvelle étape dans l’établissement sur la terre du Royaume que le Sauveur a apporté dans le monde.
Que ce Royaume contienne le monde tout entier, avec sa nature physique, était devenu clair plus tôt déjà, lorsque Jésus permit à ses disciples de se convaincre qu’il n’était pas un fantôme, ni une ombre sortie du tombeau, mais un Homme vivant et réel. Bien sûr, sa nature humaine après la Résurrection avait changé ; autrement, des apparitions comme celles que les apôtres eurent à observer sur le chemin d’Emmaüs auraient été peu concevables. Mais en un certain sens, elle est tout de même restée précisément une nature, quoique transfigurée : s’il en avait été autrement, il lui aurait difficilement été possible de goûter une nourriture terrestre après la Résurrection. Après la Résurrection, Jésus ne se transforme pas en ange, en esprit incorporel ayant perdu tout lien avec le monde naturel. Il demeure Homme, mais sa nature humaine change de qualité.
La même chose doit finalement arriver au monde, et à chacun de nous, si nous parcourons jusqu’au bout le chemin vers le Royaume. En se transfigurant, le monde ne perd rien, sinon le mal dont il est devenu prisonnier. Et nous, en nous transfigurant, nous ne perdons rien, sinon le péché qui nous empêche de vivre la plénitude de la vie du Royaume.
Mais pour que le Royaume entre dans le monde, son Roi doit être à sa place. Non pas à cette frontière qui sépare le Royaume du monde déchu, où même un homme qui n’a pas encore touché le Royaume peut le voir, mais dans la profondeur même du Royaume, en son centre, sur ce trône où le voyaient les chrétiens possédant une bonne vue spirituelle. À ceux qui ne sont pas capables de regarder dans la profondeur du Royaume, il peut sembler que le Roi est parti, a disparu, s’est dissous dans cette nuée lumineuse de la présence de Dieu qui accompagne habituellement la théophanie. En réalité, il est simplement allé là où le Roi doit être lorsque commencent des événements décisifs pour son Royaume. Cela signifie que les événements commenceront. Très bientôt déjà.