La parabole de Noé (que beaucoup de lecteurs de la Bible perçoivent comme un récit du déluge) est en grande partie énigmatique, bien que ses énigmes les plus intéressantes ne sautent pas aux yeux. Il y a toutefois une énigme qui attire l'attention des commentateurs depuis plus d'un siècle : qui sont ces « fils de Dieu » mentionnés dans la parabole, qui « entraient » vers les « filles des hommes » ? Divers interprètes élaborent ici des constructions théologiques parfois très ingénieuses, mais la réponse peut être beaucoup plus simple qu'il n'y paraît.
Il s'agit de réalités historiques liées au culte de la Grande Déesse, dont les racines plongent réellement très loin dans la préhistoire. Une partie intégrante de ce culte très ancien était la prostitution rituelle, et les prêtresses de la déesse la pratiquaient généralement dans un état d'extase, érotique et orgiastique. Dans un tel état, il leur semblait réellement qu'elles s'unissaient non à des hommes, mais à des esprits qui prenaient l'apparence d'hommes.
Pour les lecteurs de l'époque où fut écrit le Prologue du Livre de la Genèse, cela était parfaitement clair : le culte de la Grande Déesse se maintint en effet au Proche-Orient jusqu'à la christianisation définitive de la région. C'est précisément pourquoi les prophètes appelaient le paganisme débauche : leur définition était à la fois littérale et symbolique, la débauche spirituelle, dans le cas du culte de la Grande Déesse, étant complétée par la débauche physique. Il n'est pas étonnant que ce culte soit devenu le symbole de ce qu'il y a de pire dans la religiosité païenne, et que l'auteur sacré l'utilise pour décrire la situation spirituelle dans laquelle se trouva l'humanité avant le déluge.
Sur un tel fond, Noé est présenté comme le seul juste de sa génération, celui dont il est dit qu'il « marchait devant Dieu ». Ce que signifie sa « marche », et comment elle était, on ne peut que le deviner : la parabole ne donne aucun détail. Il importe pourtant que ce soit précisément cette « marche » de Noé devant Dieu qui ait permis au monde de ne pas périr définitivement.
L'histoire même du déluge est présentée par l'auteur du Prologue de façon quelque peu schématique, et même symbolique. Les détails lui importaient si peu qu'il utilisa, comme les biblistes l'ont remarqué depuis longtemps, deux récits différents du déluge, les réunissant en un seul, et cela de telle manière qu'à certains endroits on voit même les « coutures » séparant une version de l'autre. Ces « coutures » ne troublent pas l'auteur sacré : il écrit en effet une parabole de Noé, et non un récit du déluge.
De la parabole, il devient évident que l'homme a eu le choix en tout temps. Aujourd'hui, les historiens des religions ont déjà abandonné les schémas linéaires primitifs du développement religieux de l'humanité, autrefois populaires. Il est désormais clair que le monothéisme, jadis considéré comme un phénomène historiquement très tardif, plonge en réalité ses racines aussi loin dans l'histoire que beaucoup de cultes païens ; cela signifie que, même aux temps de la préhistoire, l'homme pouvait choisir d'adorer l'Unique ou de préférer quelqu'un d'autre.
Noé devient alors une image collective : il se révèle symbole de tous les justes qui ont marché devant Dieu depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours, des justes qui ne connaissaient pas et peut-être ne connaissent pas la tradition remontant à Abraham. Car Dieu n'abandonne jamais aucun de ceux qui cherchent, quels que soient le lieu et le temps où il leur a été donné de vivre.
