La lecture d’aujourd’hui comprend plusieurs épisodes liés entre eux par un même thème : celui de la fidélité et de la trahison...
La lecture d’aujourd’hui comprend plusieurs épisodes liés entre eux par un même thème : celui de la fidélité et de la trahison. Elle commence par le récit de la femme qui a oint Jésus d’une huile parfumée précieuse, le myrrhe (v. 1-11). Il est remarquable que la description de l’événement lui-même soit précédée ici de la mention du désir des grands prêtres et des scribes de tuer Jésus (v. 1-2), et qu’elle soit immédiatement suivie de la mention de la trahison de Judas (v. 10-11), de sorte que le récit de l’onction de Jésus et le récit de la trahison de Judas se fondent en un seul récit. Dans le récit de l’évangéliste, la trahison de Judas se trouve en quelque sorte liée à l’acte de la femme qui a versé le parfum sur la tête de Jésus. On pourrait croire qu’il ne peut y avoir aucun lien, d’autant plus que l’idée de la trahison, comme cela arrive d’ordinaire, avait dû naître dans l’esprit de Judas bien avant la décision définitive. Mais il est tout à fait possible qu’à ce moment précis quelque chose dans la situation ait servi de dernier élan, après lequel il se décide à réaliser ce qu’il méditait depuis longtemps. Un indice peut être ici la mention du mécontentement manifesté par certains des présents, qui jugeaient une telle dépense de parfum précieux trop prodigue (v. 4-5). Mais Jésus remet aussitôt tout à sa place : d’abord Lui-même, et ensuite seulement l’aide aux pauvres (v. 6-9). Il nous indique ainsi l’une des lois les plus importantes de la vie spirituelle : les relations concrètes et vivantes avec Dieu et avec le Christ sont plus importantes que tout le reste, et tout le reste, même des choses aussi importantes que les œuvres de miséricorde, n’est que la conséquence de ces relations. Les pauvres seront toujours dans le monde ; les projets visant à débarrasser complètement le monde de la pauvreté sont une utopie, et la bienfaisance n’a manifestement pas cet objectif. Elle n’est qu’un moyen en vue d’autre chose, une manière d’exprimer son amour du prochain qui a besoin d’aide. Si cette relation profondément personnelle envers celui que l’on aide disparaît, la bienfaisance cesse d’être une œuvre d’amour et devient une idée abstraite, que l’on peut bien sûr servir comme toute idée, mais qui cesse alors d’être miséricorde au sens évangélique. L’amour évangélique n’est ni une idée ni une émotion ; c’est une relation, et c’est pourquoi, à la différence des idées ou des émotions, souvent assez abstraites, il est toujours absolument concret. Voilà pourquoi, lors de la Cène, où cette relation de Jésus avec Ses disciples se révèle dans toute sa plénitude, le pain et le vin deviennent Son Corps et Son Sang (v. 22-25). Car tout repas sacré chez les Juifs croyants a toujours été avant tout l’expression de l’unité spirituelle et de l’amour fraternel, précisément de ce qui, dans l’amour évangélique, atteint sa plénitude ultime. Et plus cette unité et cet amour se manifestaient clairement, plus il y avait dans un tel repas d’esprit et moins de nature pure, non spiritualisée. Mais l’amour d’un homme ordinaire n’atteint jamais par lui-même cette plénitude capable de transformer entièrement la nature et de la spiritualiser. Cela n’est accessible qu’à Celui qui porte en Lui toute la plénitude de Dieu et qui peut aimer jusqu’au bout, de telle sorte que, dans Sa relation avec celui qu’Il aime, il n’y ait plus de place pour la nature non transfigurée. Alors nous n’avons plus devant nous du pain et du vin, comme auparavant, mais le Corps et le Sang, qui nous unissent tout à fait réellement à Celui qui est venu nous donner le Royaume. Mais c’est précisément cette profondeur de relation qui peut devenir insupportable pour celui qui n’est pas prêt à faire confiance jusqu’au bout. Il est impossible de suivre Jésus seulement au nom d’une idée ; sans relation personnelle avec Lui, sans cet amour qu’Il donne à quiconque est prêt à Lui faire confiance, une telle marche ne peut se terminer que par un effondrement spirituel. C’est apparemment ce qui est arrivé à Judas, qui était peut-être prêt à accepter Jésus comme chef et inspirateur idéologique, mais qui, semble-t-il, ne L’aimait pas du tout. Et cette absence d’amour conduisit Judas à un effondrement spirituel qui, dans son cas, se transforma en trahison du Maître. L’élan décisif fut manifestement précisément le fait que Jésus Se désigna Lui-même comme ce que Ses disciples avaient de plus important. Car il fallait alors accepter Jésus Lui-même, non comme chef d’un mouvement ou porteur d’une idée, mais précisément Lui-même, comme Personne, comme Homme qu’il fallait simplement aimer, aimer humainement, comme on aime ses amis. Aimer ou trahir. Tel est le choix devant lequel, à un certain moment de sa vie spirituelle, se trouve quiconque a décidé, pour une raison quelconque, de suivre Jésus. Un choix dont dépend notre présence dans le Royaume ou dans les ténèbres.