La lecture d'aujourd'hui nous ramène au thème de la pauvreté évangélique, que Jésus considère avant tout comme un état spirituel. La question des richesses injustes s'est posée à toutes les époques, et l'intendant de la parabole citée dans ce passage savait naturellement parfaitement ce que...
La lecture d'aujourd'hui nous ramène au thème de la pauvreté évangélique, que Jésus considère avant tout comme un état spirituel. La question des richesses injustes s'est posée à toutes les époques, et l'intendant de la parabole citée dans ce passage savait naturellement parfaitement ce que devait faire celui qui avait enfreint le huitième commandement : il devait restituer ce qu'il avait volé et ajouter quelque chose en plus de ce qu'il avait pris. C'est précisément ce que fait l'intendant voleur. Alors que son maître est déjà prêt à le chasser (v. 1–3), il réfléchit à son avenir et non seulement restitue à son maître tout ce qu'il a volé, mais allège en même temps le fardeau de ses débiteurs afin de mériter leur reconnaissance (v. 4–7). Cet homme expie ainsi non seulement son propre péché, mais fait aussi du bien à ses prochains. Il n'est pas étonnant qu'une telle conduite lui rende la confiance de son maître : on peut faire confiance à celui qui ne se contente pas de restituer ce qu'il a volé, mais aide aussi ses prochains, et un tel repentir mérite d'être loué (v. 8).
Le problème de la richesse est ainsi placé dans le contexte des relations et des priorités. Même lorsqu'elle a été acquise par des moyens malhonnêtes, autrement dit lorsqu'elle a été volée, l'essentiel ne réside pas dans sa redistribution en elle-même, mais dans le fait d'aider des personnes concrètes et d'établir (ou de rétablir) ainsi avec elles des relations sans lesquelles on finit par n'avoir nulle part où aller. Dans ce cas comme dans tous les autres, la question centrale est celle des priorités, de ce qui est le plus important : les relations avec Dieu et avec les hommes, ou la richesse. Jésus le dit directement à la fin de la parabole (v. 9–13).
Il en va de même pour la parabole du riche et de Lazare (v. 19–31), mais ici la question de la richesse est examinée dans le contexte d'une perspective messianique et eschatologique. Le chemin du riche et celui du pauvre sont présentés dans le cadre de la représentation biblique traditionnelle des deux voies, dont l'une conduit au Royaume, « dans le sein d'Abraham » (v. 22), tandis que l'autre mène au shéol, au monde des ombres, dont on ne peut sortir et dont les habitants n'ont aucun chemin vers le Royaume (v. 23–26 ; le shéol est appelé ici « enfer »). Le sens de la parabole est parfaitement transparent : la richesse a caché à son propriétaire l'être humain et, avec lui, le Royaume. Pour le riche, tout commence et finit dans notre monde limité, où il reçoit tout, mais où l'on ne peut trouver ni le Royaume ni la vie éternelle. Et aucune preuve ne convaincra celui qui n'est pas prêt à rompre les frontières du monde non transfiguré (v. 27–31), car chacun choisit lui-même son chemin et reçoit ce qu'il a choisi.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.