En parlant de la nécessité pour chacun de travailler et de gagner son pain par son propre labeur, Paul rattache manifestement à ce mode de vie la fidélité à cette «tradition», selon sa propre expression, que lui-même et ses compagnons ont laissée à l'Église de Thessalonique (v. 6–10). En mentionnant certains frères qui ne font rien, mais seulement, selon la définition de Paul, «s'agitent», il conseille de se tenir à distance d'eux, non pour les traiter comme des ennemis, mais, semble-t-il, pour ne pas prendre part à une agitation qui n'apporte aucun bien à personne (v. 11–15). Le contexte de l'épître dans son ensemble permet de penser que les frères agités mentionnés par l'apôtre ne s'agitaient pas seulement à cause du désordre de leur propre caractère, mais aussi sans doute parce qu'ils attendaient avec une tension excessive le jour du retour du Sauveur.
Une attente si tendue, peut-être même fébrile, ne pouvait pas ne pas susciter dans la communauté ecclésiale une sorte d'effervescence «eschatologique», si familière à beaucoup d'Églises de toutes les époques. Paul était manifestement un adversaire résolu de la diffusion, dans les Églises, de ce genre d'états d'esprit. Et il ne s'agit pas seulement, évidemment, du fait qu'ils n'aidaient nullement la vie spirituelle normale et pleine, mais au contraire ne faisaient que l'entraver, comme toute agitation l'entrave en général. Il s'agit avant tout du fait qu'ils détournaient les chrétiens de la tâche principale: la sanctification et le témoignage, sans lesquels la diffusion du Royaume est impossible. En effet, tout le sens de l'épître de Paul à l'Église de Thessalonique se ramène à ceci: le retour du Sauveur est inséparable de l'avènement et de la révélation du Royaume dans le monde; ce retour même n'est possible que comme achèvement du processus de transfiguration de la création, processus déterminé avant tout par l'activité des témoins du Royaume. Or l'attente fébrile de la Seconde Venue au temps de l'apôtre (comme d'ailleurs à toutes les autres époques) s'accompagnait manifestement de tout sauf du témoignage rendu au Royaume. Il n'y a rien d'étonnant à cela: une telle attente excessivement émotionnelle signifie avant tout que, pour ceux qui attendent, le Royaume est encore devant eux; pour eux, l'histoire du Royaume n'a pas encore commencé, elle ne commencera qu'au jour de la Seconde Venue, qui, au fond, sera pour eux non la seconde, mais la première: car la première, dont témoignent les évangélistes, n'a rien changé pour eux, n'ayant exercé aucune influence sur leur vie.
Pour les chrétiens qui vivent une vie spirituelle normale et pleine, le Royaume est déjà une réalité, même s'il ne s'est pas encore révélé dans toute sa plénitude; pour ceux qui attendent fébrilement la Seconde Venue, il n'est qu'un pressentiment émouvant, qui agite l'esprit et le cœur, et qui a bien sûr très peu de rapport avec la vie du Royaume. Et Paul conseille aux fidèles de se tenir à distance des frères agités non parce qu'il les hait ou les méprise, mais parce que la participation des fidèles à une telle agitation ne sera utile ni aux agités ni aux fidèles eux-mêmes. Elle ne rapprochera pas les premiers du Royaume, et elle ne peut qu'en éloigner les seconds. On ne peut entrer dans le Royaume qu'en cessant de s'agiter et en commençant à vivre, ce à quoi Paul appelle tous ses frères thessaloniciens.
