Les paroles du Christ ressuscité, rencontré par Paul sur le chemin de Damas, produisent une double impression. D'un côté, tout est simple et clair: il est inutile de regimber contre l'aiguillon, Dieu est en tout cas plus fort que l'homme, et ce n'est pas à l'homme, fût-il aussi doué à tous égards que Paul, de s'opposer au Royaume qui entre dans le monde. Et pourtant...
Les paroles du Christ ressuscité, rencontré par Paul sur le chemin de Damas, produisent une double impression. D'un côté, tout est simple et clair: il est inutile de regimber contre l'aiguillon, Dieu est en tout cas plus fort que l'homme, et ce n'est pas à l'homme, fût-il aussi doué à tous égards que Paul, de s'opposer au Royaume qui entre dans le monde. Et pourtant: y a-t-il peu de personnes qui s'y opposent? Le Christ leur apparaît-il à toutes comme il est apparu à Paul? La réponse est évidente. Il ne reste qu'une question: pourquoi donc? Le Ressuscité ne pourrait-il pas apparaître à chaque homme qui doute, et même à chaque opposant, afin que, se heurtant à lui comme à un aiguillon, l'homme soit convaincu et se transforme d'adversaire en fidèle disciple, comme cela s'est produit avec Paul?
Si l'on considère cette question, selon l'expression moderne, du point de vue technique, il n'y a ici aucun problème. Le problème est ailleurs: dans le choix spirituel de l'homme et dans la liberté de sa volonté. On ne peut imposer le Royaume par la force; il ne peut être reçu que librement. Et non parce que l'homme incroyant ne peut pas le voir, car si Dieu le veut, n'importe qui verra le Royaume, mais parce que la structure du Royaume est formée par des relations d'amour qui lient ses habitants à Dieu et au Christ, tous les habitants entre eux, et enfin le Christ lui-même à son Père céleste. Ici, sans bonne volonté, rien n'est possible: on ne peut pas forcer quelqu'un à aimer, ni aimer contre son désir.
Mais alors qu'en est-il de Paul, qui s'est heurté au Christ et à son amour comme à un aiguillon? Où est ici la liberté? À première vue, il semble qu'il ne puisse être question d'aucune liberté dans ce cas, s'il n'y avait un « mais »: Paul, alors qu'il était encore Saul, avait déjà fait son choix. Un choix en faveur de Dieu, de la Torah, du chemin de la justice, ainsi bien sûr qu'il les comprenait. Il ne restait alors à Dieu qu'à corriger ses représentations de lui-même, du Messie, de la Torah, du chemin de la justice. Il le fait, rapidement et résolument, en tenant compte du caractère et des qualités personnelles de celui dont il veut redresser la route. Devenu Paul, Saul changea radicalement, qualitativement: il fut rendu participant de la vie de ce Royaume dont il ne pouvait auparavant que rêver. Mais son vecteur spirituel demeura le même; en ce sens, il ne s'est pas trahi lui-même. Il a seulement parcouru son chemin jusqu'au bout, et au bout il a trouvé ce qu'il cherchait: le Messie et le Royaume.
1 k) De cet événement capital pour l’histoire de l’Église, Luc donne trois relations, dont les divergences de détail s’expliquent par la différence des genres littéraires les deux autres relations font partie de discours de Paul. Voir aussi Ga 1.12-17. L’événement s’est produit en 33 au plus tôt.
2 l) La « Voie » désigne la conduite de l’homme ou, comme ici, de la communauté des croyants. L’usage de l’AT, Ps 119.1, prend une valeur nouvelle de conformité au Christ, Mt 7.13-14 ; 22.16 ; 1 Co 4.17 ; 12.31 ; He 9.8 ; 10.19-22 ; 2 P 2.2. Jésus lui-même s’est nommé la Voie, Jn 14.6. L’usage absolu du terme est propre aux Actes, ici, 18.25, 26 ; 19.9, 23 ; Mt 7.13-14 ; 22.4 ; 24.14, 22.
4 m) Forme araméenne (« hébraïque »), 26.14, du nom de Saul.
5 n) Tout ce qu’on fait aux disciples à cause du Nom de Jésus, c’est à Jésus qu’on le fait, Mt 10.40.
12 o) Var. « et qui dans une vision a vu ». Deux révélations parallèles, à Paul et à Ananie ; comp. 10.11, 30s.
13 p) Dieu étant le Saint par excellence, Isa 6.3, ceux qui se consacrent à son service sont appelés « saints », Lv 17.1. Appliqué d’abord au peuple d’Israël, Ex 19.6, et particulièrement à la communauté des temps messianiques, Dn 7.18, ce terme vaut éminemment pour les chrétiens qui sont le nouveau « peuple saint », 1 P 2.5, 9, appelés, Rm 1.7 ; 1 Co 1.2 ; Ep 1.4 ; 2 Tm 1.9 ; Mt 3.1, par la consécration du baptême, Ep 5.26s, à une vie pure, 1 Co 7.34 ; Ep 1.4 ; 5.3 ; Col 1.22, qui les rend saints comme Dieu, 1 P 1.15s, cf. 1 Jn 3.3, et comme Jésus, « le Saint de Dieu », Mc 1.24, car la sainteté est l’œuvre de Dieu, 1 Th 4.3 ; 5.23. Aussi est-il devenu dans la communauté primitive la désignation ordinaire des chrétiens, d’abord en Palestine, 9.13, 32, 41 ; Rm 15.26, 31 ; 1 Co 16.1, 15 ; 2 Co 8.4 ; 9.1, 12, puis dans toutes les Églises, Rm 8.27 ; 12.13 ; 16.2, 15 ; 1 Co 6.1s ; 14.33 ; 2 Co 13.12 ; Ep 1.15 ; 3.18 ; 4.12 ; 6.18 ; Ph 4.21s ; Col 1.4 ; 1 Tm 5.10 ; Phm 5, 7 ; He 6.10 ; 13.24 ; Jude 3 (et dans les adresses des épîtres, 2 Co 1.1, etc.). En Ap 5.8 ; 8.3, etc., le terme désigne les martyrs. Il se peut qu’il soit parfois restreint aux chefs, « apôtres et prophètes », Ep 3.5 et Col 1.26 ; Ep 3.8 ; 4.12 ; Ap 18.20. Enfin, comme dans l’AT, Jb 5.1, le terme peut s’appliquer aux anges, Mc 8.38 ; Lc 9.26 ; 10.22 ; Jude 14 ; Ap 14.10, et il est malaisé de savoir si certains textes parlent de ceux-ci ou des hommes parvenus à la gloire, Ep 1.18 ; Col 1.12 ; 1 Th 3.13 ; 2 Th 1.10.
15 q) Cf. Jr 1.10. La mission de Paul concerne « tous les hommes », 22.15, les nations païennes, 26.17, ce qui correspond à ce que Paul écrit lui-même en Ga 1.16, cf. Rm 1.5 ; 11.13 ; 15.16-18 ; Ga 2.2, 8, 9 ; Ep 3.8 ; Col 1.27 ; 1 Tm 2.7. Sur les « rois », cf. 26.2.
17 r) Expression typique de saint Luc, Lc 1.15, 41, 67 ; 2.4 ; 4.8, 31 ; 7.55 ; Lc 13.9. Cf. Lc 4.1.
20 s) « Fils de Dieu » correspond à « Christ » du v. 22. Cf. Mt 4.3. Le titre de « Fils de Dieu » ne reparaît dans les Actes qu’en 13.33. Il caractérise la christologie paulinienne, Ga 1.16 ; 2.20 ; 4.4, 6 ; Rm 1.3 — 4.9 ; 1 Th 1.10 ; cf. Rm 9.5.
23 t) Ga 1.17-18 précise trois ans ; pendant ce temps, Paul a fait un séjour en Arabie. Luc simplifie les faits.
25 u) Var. « ses disciples ».
26 v) Paul raconte cette visite, Ga 1.18-19. Il remarque qu’à ce moment les Églises de Judée ne le connaissaient pas encore de vue, mais ne dit rien de l’intervention de Barnabé. Il déclare n’avoir vu, en fait d’apôtres, que Pierre, et aussi Jacques, le frère du Seigneur ; schématise en parlant des apôtres en général.
29 w) Var « aux Grecs » (c’est-à-dire aux païens) ; même var. en 11.20. — De même que, dans l’Église, les Hellénistes (cf. 6.1) sont les plus entreprenants, de même, dans le judaïsme, ce sont eux qui réagissent le plus violemment contre la propagande chrétienne, 6.9s ; 7.58 ; 9.1 ; 21.27 ; 24.19.
30 x) Où Barnabé ira le chercher, 11.25. Comparer à Ga 1.18-21 et à 22.17-21.
31 y) « les Églises » texte occ. et antiochien ; « l’Église » texte alex.
31 z) C’est la joie de la foi, 2.46. D’autres traduisent « elles croissaient par la consolation (ou par l’assistance ; ou grâce aux encouragements) du Saint-Esprit ».
Le troisième évangile et le livre des Actes étaient primitivement les deux parties d’un seul ouvrage, que nous intitulerions aujourd’hui une « Histoire des origines chrétiennes ». Très tôt le deuxième livre fut connu sous le titre « Actes des Apôtres » ou « Actes d’Apôtres », selon la mode de la littérature hellénistique qui connaissait les « Actes » d’Annibal, les « Actes » d’Alexandre, etc. ; dans le canon du NT, il est séparé de l’évangile de Luc par celui de Jean qui est interposé. La relation originelle de ces deux livres du NT est indiquée par leurs Prologues et par leur parenté littéraire. Le Prologue des Actes, qui s’adresse comme celui du troisième évangile, Lc 1.1-4, à un certain Théophile, 1.1, renvoie à cet évangile comme à un « premier livre », dont il résume l’objet et reprend les derniers événements (apparitions du Ressuscité et Ascension) pour leur enchaîner la suite du récit. La langue est un autre lien qui rattache étroitement les deux livres l’un à l’autre. Non seulement ses caractéristiques (de vocabulaire, de grammaire et de style) se retrouvent tout au long des Actes, établissant l’unité littéraire de cet ouvrage, mais encore elles se reconnaissent dans le troisième évangile, ce qui ne permet guère de douter qu’un même auteur est à l’œuvre, ici et là.
Cet auteur, la tradition de l’Église s’accorde à le reconnaître en saint Luc. Ni dans l’Antiquité ni de nos jours, on n’a jamais avancé sérieusement un autre nom. Déjà vers 175 l’ensemble des Églises juge ainsi, comme le montre l’accord du document romain qu’on appelle le Canon de Muratori, du Prologue « antimarcionite », de saint Irénée, des Alexandrins et de Tertullien. De fait, ce jugement est confirmé par les vraisemblances internes. D’après ses écrits, l’auteur doit être un chrétien de la génération apostolique, Juif très hellénisé ou mieux Grec de bonne éducation connaissant à fond les choses juives et la Bible grecque. Or ce que nous savons de Luc à partir des lettres pauliniennes s’accorde bien avec ces données. Il est présenté par l’Apôtre comme un compagnon très cher qui est à ses côtés durant sa captivité, Col 4.14 ; Phm 24 ; 2 Tm 4.11. Selon Col 4.10-14 Luc est d’origine païenne (d’Antioche en Syrie d’après une vieille tradition), et médecin, ce qui impliquerait une certaine culture, même s’il est loin d’être certain que Luc emploie dans ses écrits un vocabulaire spécifiquement médical.
Pour fixer la date où il écrit, nous ne trouvons rien de ferme dans l’ancienne tradition. Le livre se termine sur la captivité romaine de Paul, probablement en 61-63, et en tout cas sa composition doit être postérieure à celle du troisième évangile (avant 70 ? ou vers 80 ? mais rien n’impose une date après 70). Antioche et Rome ont été proposées comme lieu de composition.
Quelles sont les sources utilisées par Luc pour composer son récit ? L’auteur des Actes déclare qu’il « s’est informé soigneusement de tout depuis les origines » du côté de ceux qui avaient déjà « entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous » (Lc 1.1-4, qui forme le prologue général de son œuvre). De telles expressions font supposer, d’une part qu’il a cherché des renseignements précis, d’autre part qu’il a repris des récits déjà existants. L’examen du livre confirme cette attente. En dépit d’une activité littéraire toujours vigilante, qui a mis partout sa griffe et assure l’unité du livre, on dégage sans peine quelques courants principaux dans les traditions recueillies par Luc. Les douze premiers chapitres du livre des Actes racontent la vie de la première communauté rassemblée autour de Pierre après l’Ascension 1-5, et les débuts de son expansion à la suite des initiatives missionnaires de Philippe, 8.4-40, et des « héllénistes » 6.1 – 8.3 ; 11.19-30 ; 13.1-3, et enfin de Pierre lui-même 9.32- – 11.18 ; 12. Les traditions pétriniennes sous-jacentes seraient apparentées à « l’évangile de Pierre » qui est connu dans la littérature de l’Église ancienne. Pour la deuxième partie des Actes l’auteur aurait utilisé des récits de la conversion de Paul, de ses voyages missionnnaires, et de son voyage par mer à Rome comme prisonnier. En tout cas, Luc semble avoir disposé des lettres pauliniennes et pouvait se renseigner auprès de Paul lui-même, qu’il connaissait au moins à la période de sa captivité. D’autres personnes (Silas ou Timothée ?) auraient pu lui fournir des informations circonstanciées concernant tel ou tel épisode. À trois reprises dans son récit, 16.10-17 ; 20.5-21.18 ; 27.1-28.16 (aussi déjà 11.28 dans le texte Occidental), Luc emploie la première personne au pluriel. À la suite de saint Irénée, des exégètes ont vu dans les passages des Actes qui sont rédigés en style « nous » la preuve que Luc accompagna Paul lors de ses deuxième et troisième voyages missionnaires et de son voyage par mer à Rome. Cependant, il est remarquable que Luc n’est jamais mentionné par Paul comme compagnon de son œuvre d’évangélisation. Ce « nous » semble plutôt être la trace d’un Journal de voyage fait par un compagnon de Paul (Silas ?) et utilisé par l’auteur des Actes. Le voyage décrit par le Journal peut être associé à la collecte faite par les Églises de Macédoine et d’Achaïe pour l’Église de Jérusalem : voir 24.17 ; 1 Co 16.1-4 ; 2 Co 8-9 ; Rm 15.25-29. Cette riche matière qu’il avait rassemblée, Luc l’a habilement organisée en un tout, sériant pour le mieux les divers éléments et les reliant entre eux à l’aide de refrains rédactionnels, par exemple 6.7 ; 9.31 ; 12.24 ; etc.
La valeur historique des Actes des Apôtres n’est pas égale. D’une part les sources dont Luc disposait n’étaient pas homogènes ; d’autre part, pour manier ses sources Luc jouissait d’une liberté assez large selon l’esprit de l’historiographie ancienne, en subordonnant ses données historiques à son dessein littéraire et surtout à ses intérêts théologiques. Les récits des voyages de saint Paul reflètent avec plus ou moins d’exactitude et d’ampleur le monde de la Méditerranée orientale au premier siècle : administration romaine, cités grecques, cultes, routes, géographie politique et topographie locale. Par contraste, dans la première partie du livre les récits sont en général beaucoup moins circonstanciés. Luc met un certain parallélisme entre les miracles de Pierre et ceux de Paul : comparer 3.1-10 ; 15.8-10 ; 5.15 ; 19.12 ; 5.19 ; 12.6-11, 17 et 16.23-26, 40 ; 8.15-17 ; 19.2-7 ; 8.18-24 ; 13 6-11 ; 9.36-42: 20: 7-12. En plus, quelques-uns de ces récits miraculeux ont leurs parallèles dans les évangiles : comparer 3.6-7 ; Lc 4.39 ; Mc 1.31 ; comparer 9.33-34 ; Lc 5 24b-25 ; 20.10, 12 ; Lc 8.52-55 ; il est aussi évident que les dernières paroles d’Étienne, 7.59-60, ressemblent à celles de Jésus, Lc 23.34, 46. Le discours de Paul à Antioche de Pisidie, 13.16-41, n’est pas sans des analogies avec ceux de Pierre à Jérusalem, 2.14-36 ; 3.12-26 ; 4.8-12 ; 5.29-32, d’Étienne, 7.1-53, et encore de Pierre à Césarée, 10.34-43. Il est donc raisonnable de supposer que Luc n’avait pas reçu ces discours tels quels, mais qu’il les a composés en utilisant quelques thèmes essentiels de la prédication primitive appuyés d’arguments devenus traditionnels et coulés dans des formules mémorisées : florilèges de textes scripturaires pour les Juifs, réflexions de philosophie commune pour les Grecs, et pour tous l’annonce essentielle (kérygme) du Christ mort et ressuscité, avec l’appel à la conversion et au baptême. Luc aura connu, d’abord par tradition et ensuite par expérience, ces schémas de la première propagande chrétienne et c’est ce qui lui a permis, avec son sens psychologique très fin, de mettre dans ces discours un enseignement de valeur authentique et d’importance capitale. On a souvent signalé des discordances entre le livre des Actes et les lettres pauliniennes, que Luc semble avoir utilisées mais sans minutie. Il est notoire que Luc ne s’est pas soucié d’harmoniser les cinq visites de saint Paul à Jérusalem dans les Actes avec les données de Ga 1.15-2 10. Sur un autre plan, on constate un certain contraste entre le portrait de Paul qui est dessiné dans les Actes et l’autroportrait que Paul fait dans sa correspondance. Paul à Athènes se montre nettement moins sévère envers les religions païennes que dans sa lettre aux Romains : comparer 17.22-31 avec Rm 1.18-32 (mais voir Sg 13.1-10, où l’auteur excuse ceux qui se trompent en cherchant Dieu en même temps qu’il condamne l’idolâtrie). En général Luc attribue à l’apôtre une attitude plus conciliante que celle des épîtres : comparer 21.20-26 avec Ga 2.12s ; 16.3 avec Ga 2.3 ; 5.1-12 ; mais les deux auteurs s’inspirent d’intérêts assez différents. Paul est un plaideur qui sait être intransigeant (mais voir aussi 1 Co 9.19-23), tandis que Luc veut démontrer l’unité profonde qui liait les premiers disciples entre eux.
En effet l’objectivité du livre des Actes a été attaquée par un autre biais, qui pose la question de son but. L’école de F. Ch. Baur a voulu y voir un écrit de compromis rédigé au IIe siècle pour concilier les tendances adverses du pétrinisme et du paulinisme. Ce système a le mérite de relever l’existence certaine des oppositions dans l’Église primitive ; mais il suppose une date beaucoup trop basse, et sous sa forme radicale il n’a plus aujourd’hui d’adhérents. En revanche il arrive encore fréquemment qu’on dénonce dans cet ouvrage un plaidoyer, avec tout ce que cela peut comporter de déformation des faits. Luc y ferait une apologie de Paul destinée à convaincre les autorités romaines qu’il n’était coupable d’aucun délit politique. Il est incontestable que Luc souligne le caractère purement religieux du conflit qui oppose les Juifs à Paul et l’indifférence des autorités romaines en face de ce conflit. Mais cela semble répondre à la vérité historique et en tout cas ce n’est qu’un aspect du livre des Actes. Celui-ci est tout autre chose qu’un placet à présenter au tribunal de Rome. Il ne vise à rien de moins qu’à raconter, pour elle-même, l’histoire des origines chrétiennes.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’examiner son plan. On y voit mise en œuvre la parole initiale du Christ : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux confins de la terre », 1.8. La foi s’implante d’abord solidement à Jérusalem, où la première communauté s’accroît en grâce et en nombre, 1-5. Bientôt l’expansion commence, préparée par la tendance universaliste des convertis du Judaïsme hellénistique et par leur expulsion à la suite du martyre d’Étienne, 6.1-8 3 : la Samarie est atteinte, 8.4-25, ainsi que la plaine côtière jusqu’à Césarée, où pour la première fois des païens entrent dans l’Église, 8.26-40 ; 9.32-11.18, cependant que la conversion de Paul nous apprend qu’il y a déjà des chrétiens à Damas et présage l’évangélisation de la Cilicie, 9.1-30. Des refrains comme 9.31 (qui ajoute la Galilée) soulignent bien la diffusion de la foi. Ensuite c’est Antioche qui reçoit le message de Jésus, 11.19-26, et qui va devenir un centre de rayonnement, non sans garder avec Jérusalem des relations où l’on se concerte sur les principaux problèmes missionnaires, 11.27-30 ; 15.1-35. En effet, il s’agit maintenant pour l’Évangile de passer chez les païens. Après la conversion de Corneille et l’incarcération à Jérusalem, Pierre est parti pour une destination inconnue, 12.17 ; et c’est Paul qui va désormais, dans le récit de Luc, être en vedette. Après un premier voyage avec Barnabé en Chypre et Asie Mineure avant le concile de Jérusalem, 13-14, deux autres voyages le mèneront jusqu’en Macédoine et en Grèce, 15.36-18.22, et à Éphèse, 18.23-21.17. Toujours il revient à Jérusalem, et son arrestation dans cette ville puis sa captivité à Césarée, 21.18-26.32, lui donneront de se faire conduire, prisonnier mais toujours missionnaire, jusqu’à Rome où, dans les chaînes, il annonce le Christ, 27-28. Vue de Jérusalem, cette capitale de l’empire représente bien « les confins de la terre » et Luc peut arrêter là son livre.
On regrettera peut-être qu’il n’ait rien dit de l’activité des autres apôtres, ni de la fondation de certaines Églises comme celle d’Alexandrie, ou même celle de Rome où la foi chrétienne fut certainement implantée avant l’arrivée de l’Apôtre (voir l’épître aux Romains, surtout Rm 15.22s). Même de l’apostolat de Pierre hors de la Palestine il ne dit rien, et il est certain que la personne de Paul occupe dans son œuvre une place prépondérante, jusqu’à en remplir seule toute la seconde moitié. Plus qu’une histoire matériellement complète, c’est un exposé de la force d’expansion spirituelle du christianisme qu’il a voulu donner ; et l’enseignement théologique qu’il a su tirer des faits dont il disposait possède une valeur universelle, et irremplaçable, qui fait tout le prix de son œuvre.
Cet apport doctrinal est multiple et l’on ne peut qu’en évoquer les chefs principaux. La foi au Christ, base du kérygme apostolique, y est exposée. Nous connaissons, par les discours, les principaux textes scripturaires qui servirent, sous la conduite de l’Esprit, à la formulation de la christologie et à l’argumentation auprès des Juifs ; on remarque particulièrement les thèmes du Serviteur, 3.13, 26 ; 4.27, 30 ; 8.32-33, et de Jésus nouveau Moïse, 3.22s ; 7.20s, et nouvel Élie, 1.9-11 ; 3.20-21. La résurrection est prouvée par le Ps 16.8-11 (2.24-32 ; 13.34-37). L’histoire du peuple élu doit mettre les Juifs en garde contre la résistance à la grâce, 7.2-53 ; 13.16-41. Pour les païens, on invoque des arguments d’une théodicée plus générale, 14.15-17 ; 17.22-31. Mais les apôtres sont surtout des « témoins », et Luc nous résume leur « kérygme », 2.22, comme il nous raconte leurs « signes » thaumaturgiques. Le problème crucial de l’Église naissante devait être l’accès des païens au salut, et le livre des Actes nous apporte sur ce point des lumières, même s’il ne nous révèle pas toute l’étendue des difficultés et des controverses occasionnées par cette question dans l’Église et même entre ses dirigeants (voir Ga 2.11) : les frères de Jérusalem, groupés autour de Jacques, restent fidèles à la Loi juive, 15.1, 5 ; 21.20s ; mais les « hellénistes », dont Étienne est le porte-parole, sentent le besoin de rompre avec le culte du Temple ; et Pierre, puis surtout Paul, font triompher au concile de Jérusalem le principe du salut par la foi au Christ, qui dispense les païens de la circoncision et des observances mosaïques. Il n’en reste pas moins vrai que Luc nous montre Paul commençant toujours par s’adresser aux Juifs, pour se tourner ensuite vers les païens quand il est rejeté par ses frères de race, 13.5. Sur la vie des communautés chrétiennes il nous esquisse un tableau qui est sans doute idéalisé, voire utopique, mais qui est inspiré des souvenirs des premières années aussi bien que des réalités ecclésiales d’une époque plus tardive : vie de prière et partage des biens dans la jeune Église de Jérusalem ; administration du baptême de l’eau et du baptême d’Esprit, 1.5 ; célébration de l’Eucharistie, 2.42 ; ébauches d’organisation ecclésiastique dans les « prophètes » et les « docteurs », 13.1, ou encore dans les « presbytres » qui président à l’Église de Jérusalem, 11.30, et que Paul établit dans les Églises qu’il fonde, 14.23. Le tout baigné, dirigé, emporté par un souffle invincible de l’Esprit Saint. Cet Esprit, sur lequel Luc avait déjà insisté dans son évangile, Lc 4.1, il le montre sans cesse à l’œuvre dans l’expansion de l’Église, 1.8, au point qu’on a pu appeler les Actes « l’évangile du Saint-Esprit ». C’est ce qui donne à cet ouvrage ce parfum d’allégresse spirituelle, de merveilleux surnaturel dont ne s’étonneront que ceux qui ne comprennent pas ce phénomène unique au monde que fut la naissance du Christianisme. Si l’on ajoute à toutes ces richesses théologiques le précieux apport de tant de détails concrets qui autrement nous eussent été inconnus, si l’on sait goûter les portraits d’une fine psychologie où Luc excelle, des morceaux piquants et habiles comme le discours devant Agrippa, 26, des pages émouvantes comme l’adieu aux anciens d’Éphèse, 20.17-38, des récits vifs et réalistes comme l’émeute des orfèvres, 19.23-41, on conviendra que ce livre unique en son genre dans le NT représente un trésor dont l’absence eût appauvri singulièrement notre connaissance des origines chrétiennes.
Le texte des Actes, comme celui du reste du NT, nous est parvenu avec bien des variantes de détail. Mais plus qu’ailleurs, les leçons qui relèvent du texte dit « occidental » (attesté par des variantes dans le codex Bezae, dans des versions latine, syriaque et copte, et dans des citations faites par certains écrivains ecclésiastiques) méritent de retenir l’attention. Elles donnent un texte qui est souvent plus concis que le texte alexandrin, mais qui contient aussi des détails concrets et pittoresques que l’autre ignore. En fait ces deux traditions textuelles semblent représenter des rédactions successives du livre des Actes. La traduction qui suit est faite le plus souvent sur le texte alexandrin, mais de nombreuses variantes du texte occidental ont été signalées en note ou même adoptées dans le texte traduit.