Dans la Bible, et d’abord dans les livres de l’Ancien Testament, il est souvent question de vengeance contre les ennemis de Dieu et les autres impies. D’ordinaire, de tels appels sortent de la bouche de ceux que Dieu Lui-même appelle les Siens: prophètes, psalmistes...
Dans la Bible, et d’abord dans les livres de l’Ancien Testament, il est souvent question de vengeance contre les ennemis de Dieu et les autres impies. D’ordinaire, de tels appels sortent de la bouche de ceux que Dieu Lui-même appelle les Siens: prophètes, psalmistes. Dans le Nouveau Testament, il n’y a rien de tel. Le plus souvent, on explique cette différence par l’esprit différent de l’Ancien et du Nouveau Testament.
Certes, cette explication paraît quelque peu étrange: Dieu est un, et l’esprit, lui, serait différent? Pourtant, ce genre d’appels a aussi une autre explication. Elle est liée au fait que les livres du Nouveau Testament ont été écrits après la venue du Messie qu’ils décrivent. Avec la venue du Christ, la situation a réellement changé de manière radicale, et cela de façon tout à fait objective. Il ne s’agit pas du fait qu’avec la venue du Christ, tous se seraient mis aussitôt à mieux comprendre Dieu et l’amour de Dieu. Les hommes sont restés ce qu’ils étaient. Ce qui a changé est autre chose.
Le Royaume est entré dans le monde avec le Messie. Or, dans le Royaume, beaucoup de choses sont possibles qui ne le sont nulle part ailleurs. Entre autres, la venue du Christ et l’entrée du Royaume dans le monde signifient le commencement du temps du Jugement. Le Jugement consiste précisément, selon la parole du Sauveur, en ceci: la lumière est entrée dans le monde, et les hommes la fuient parce qu’ils ne veulent pas se séparer de leurs péchés. Mais, avant le Christ, il ne restait qu’à l’attendre. Et beaucoup attendaient réellement le Jugement avec joie et impatience.
Il s’agit bien sûr des justes, des hommes de Dieu. Ils ne se considéraient pas sans péché, mais ils étaient sûrs de leur choix. Et ils savaient que Dieu ferait le reste, les purifiant de ce péché dont ils ne pouvaient se débarrasser par leurs propres forces. Quant aux impies, ils ont fui le Jugement en tout temps.
Et les hommes de Dieu ont toujours attendu ce jour où il ne leur serait plus possible de fuir. Non pour jouir d’un triomphe vengeur, mais pour voir enfin le Royaume de Dieu de leurs propres yeux. Ils savaient en effet que Dieu remettrait tout à sa place, mais seulement lorsque le monde deviendrait réellement Son Royaume. Et ils percevaient toujours le triomphe de l’impie sur le juste comme le triomphe des forces des ténèbres sur ce Royaume. Mais ils ont toujours su qu’un tel triomphe est par définition temporaire. Et ils demandaient à Dieu que ce temps s’achève plus vite. Et que le monde devienne ce pour quoi Dieu l’avait conçu.
1 l) En 622, le roi Josias entreprit une réforme religieuse, 2 R 22.3—23.27, appuyée par les partis sacerdotal et prophétique. Jérémie y prit, semble-t-il, une part active, dont ce passage conserve le souvenir. Il contient de nombreuses expressions propres au Deutéronome, dont la découverte, 2 R 22.8, fut à la base de la réforme. Le noyau formé par les vv. 6, 8b, 9-12 doit être attribué à Jérémie ; le reste représente des adjonctions secondaires ; les vv. 7-8 manquent dans le grec.
15 m) Oracle probablement prononcé au Temple, à la même époque que ceux du chap. 7. Le v. 17 rejoint 11.1-14.
15 n) « ma bien-aimée » grec ; « mon bien-aimé » hébr. — « les vœux » grec ; « les nombreux » hébr.
15 o) « te débarrasseront de ton mal » (litt. « feront passer ton mal de dessus toi ») grec ; « passeront de dessus toi, car ton mal » hébr.
18 p) En se faisant le champion de la réforme qui entraînait la suppression du sanctuaire local, Dt 12.5 ; cf. 2 R 23, Jérémie s’était aliéné ses compatriotes.
19 q) « dans sa vigueur » belehô conj. ; « dans son pain » belahmô hébr. Grec « nous voulons mettre du bois (c’est-à-dire du poison, d’après Targ.) dans son pain ». — Ce v. a été appliqué par la liturgie chrétienne à la Passion du Christ.
21 r) « à ma vie » grec ; « à ta vie » hébr. (peut-être, passage maladroit au style direct).
Un peu plus d’un siècle après Isaïe, vers 650 av. J.-C., Jérémie naissait d’une famille sacerdotale installée aux environs de Jérusalem. Mieux que pour aucun autre prophète, sa vie et son caractère nous sont connus par les récits biographiques à la troisième personne qui parsèment son livre et dont voici la suite chronologique : 19.1 – 20.6 ; 26 ; 36 ; 45 ; 28-29 ; 51.59-64 ; 34.8-22 ; 37-44. Les « Confessions de Jérémie », 11.18 – 12.6 ; 15.10-21 ; 17.14-18 ; 18.18-23 ; 20.7-18, proviennent du prophète lui-même. Elles ne constituent pas une autobiographie, mais elles sont un témoignage émouvant des crises intérieures qu’il a traversées et qui sont décrites dans le style des Psaumes de lamentation. Appelé tout jeune par Dieu, en 626, la treizième année de Josias, 1.2, il a vécu la période tragique où se prépara et s’accomplit la ruine du royaume de Juda. La réforme religieuse et la restauration nationale de Josias éveillèrent des espoirs qui furent anéantis par la mort du roi à Megiddo en 609 et par le bouleversement du monde oriental, la chute de Ninive en 612 et l’expansion de l’empire chaldéen. Dès 605, Nabuchodonosor a imposé sa domination à la Palestine, puis Juda s’est révolté à l’instigation de l’Égypte qui intriguera jusqu’à la fin et, en 597, Nabuchodonosor conquiert Jérusalem et déporte une partie de ses habitants. Une nouvelle révolte ramène les armées chaldéennes et, en 587, Jérusalem est prise, le Temple est incendié, une seconde déportation a lieu. Jérémie a traversé cette dramatique histoire, prêchant, menaçant, prédisant la ruine, avertissant en vain les rois incapables qui se succèdent sur le trône de David, accusé de défaitisme par les militaires, persécuté, incarcéré. Après la prise de Jérusalem, et bien qu’il vît dans les exilés l’espoir de l’avenir, Jérémie choisit de rester en Palestine auprès de Godolias, nommé gouverneur par les Chaldéens. Mais celui-ci fut assassiné et un groupe de Juifs, craignant les représailles, s’enfuit en Égypte, entraînant Jérémie. C’est probablement là qu’il mourut.
Le drame de cette vie n’est pas seulement dans les événements auxquels Jérémie fut mêlé, il est aussi dans le prophète lui-même. Il avait une âme tendre, faite pour aimer, et il a été envoyé « pour arracher et renverser, pour exterminer et démolir », 1.10, il a eu à prédire surtout le malheur, 20.8. Il était désireux de paix et il a eu toujours à lutter, contre les siens, contre les rois, les prêtres, les faux prophètes, tout le peuple, « homme de querelle et de discorde pour tout le pays », 15.10. Il a été déchiré par la mission à laquelle il ne pouvait pas se soustraire, 20.9. Ses dialogues intérieurs avec Dieu sont semés de cris de douleur : « Pourquoi ma souffrance est-elle continue ? » 15.18, et le passage poignant qui annonce Job : « Maudit soit le jour où je suis né... », 20.14 et la suite.
Mais cette souffrance a épuré son âme et l’a ouverte au commerce divin. Ce qui nous rend Jérémie si cher et si proche, c’est la religion intérieure et cordiale qu’il a pratiquée, avant de la formuler dans l’annonce de la Nouvelle Alliance, 31.31-34. Cette religion personnelle l’a conduit à un approfondissement de l’enseignement traditionnel : Dieu scrute les reins et les cœurs, 11.20, il rend à chacun selon ses actes, 31.29-30 ; l’amitié avec Dieu, 2.2, est rompue par le péché, qui sort du cœur mauvais, 4.4 ; 17.9 ; 18.12. Ce côté affectif l’apparente à Osée dont il a subi l’influence ; cette intériorisation de la Loi, ce rôle du cœur dans les rapports avec Dieu, ce souci de la personne individuelle le rapprochent du Deutéronome. Jérémie a certainement vu avec faveur la réforme de Josias qui s’inspirait de ce livre, mais il a été cruellement déçu par son inefficacité pour changer la vie morale et religieuse du peuple.
La mission de Jérémie a échoué de son vivant, mais sa figure n’a cessé de grandir après sa mort. Par sa doctrine d’une Alliance nouvelle, fondée sur la religion du cœur, il a été le père du Judaïsme dans sa ligne la plus pure, et l’on relève son influence dans Ézéchiel, la seconde partie d’Isaïe et plusieurs Psaumes. L’époque maccabéenne le compte parmi les protecteurs du peuple, 2 M 2.1-8 ; 15.12-16. En mettant les valeurs spirituelles au premier plan, en dévoilant les rapports intimes que l’âme doit avoir avec Dieu, il a préparé la Nouvelle Alliance chrétienne, et sa vie d’abnégation et de souffrance au service de Dieu, après avoir pu fournir des traits à l’image du Serviteur dans Isa 53, fait de Jérémie une figure du Christ.
Cette influence durable suppose que les enseignements de Jérémie ont été souvent lus, médités et commentés. Cette action de toute une lignée spirituelle se reflète dans la composition de son livre. Il ne se présente pas, loin de là, comme une œuvre d’un seul jet. En dehors des oracles poétiques et des récits biographiques, il contient des discours en prose dans un style proche de celui du Deutéronome. Leur authenticité a été contestée et on les a attribués à des rédacteurs « deutéronomistes » d’après l’Exil. En fait, leur style est celui de la prose judéenne du VIIe et du début du VIe siècle av. J.-C., leur théologie est celle du courant religieux auquel appartiennent aussi bien Jérémie que le Deutéronome. Ils sont l’écho authentique de la prédication de Jérémie, recueillie par ses auditeurs. Toute cette tradition jérémienne ne s’est pas transmise sous une forme unique. La version grecque offre une recension qui est notablement plus courte (un huitième) que le texte massorétique et souvent différente dans le détail ; les découvertes de Qumrân prouvent que les deux recensions existaient en hébreu. De plus, le grec met les oracles contre les nations après 25.13 et dans un autre ordre que l’hébreu, qui les rejette à la fin du livre, 46-51. Ces prophéties ont peut-être formé d’abord une collection particulière et elles ne proviennent pas toutes de Jérémie : au moins, les oracles contre Moab et Édom ont été fortement retravaillés et le long oracle contre Babylone, 50-51, date de la fin de l’Exil. Le chap. 52 Se donne lui-même comme un appendice historique, qui est parallèle à 2 R 24.18 – 25.30. D’autres compléments de moindre étendue ont été insérés dans le cours du livre et témoignent de l’usage qu’en faisaient et de l’estime qu’en avaient les captifs de Babylone et la communauté renaissante après l’Exil. Il y a aussi une abondance de doublets, qui supposent un travail rédactionnel. Enfin, les indications chronologiques, qui sont nombreuses, ne se suivent pas. Le désordre actuel du livre est le résultat d’un long travail de composition, dont il est bien difficile de retracer toutes les étapes.
Le chap. 36 nous donne cependant les indications précieuses : en 605, Jérémie dicta à Baruch les oracles qu’il avait prononcés depuis le début de son ministère, 36.2, c’est-à-dire depuis 626. Ce rouleau, brûlé par Joiaqim, fut récrit et complété, 36.32. Sur le contenu de ce recueil, on ne peut faire que des hypothèses. Il semble avoir été introduit par 25.1-12 et groupait les pièces antérieures à 605 qu’on trouve dans les chap. 1-18, mais il contenait aussi, d’après 36.2, des oracles anciens contre les nations, auxquels se réfère 25.13-38. Les compléments qui y furent ajoutés ensuite sont, dans les mêmes sections, des pièces postérieures à 605 et d’autres oracles contre les nations. On y inséra les feuillets des « Confessions », dont le détail a été donné plus haut. On y joignit deux petits livrets, sur les rois, 21.11 – 23.8, et sur les prophètes, 23.9-40, qui ont pu avoir existé d’abord à part.
On isole déjà ainsi deux parties dans le livre : l’une contient des menaces contre Juda et Jérusalem, 1.1 – 25.13, l’autre des prophéties contre les nations, 25.13-38 et 46-51. Une troisième partie est constituée par 26-35, où l’on a rassemblé dans un ordre arbitraire des morceaux qui ont un ton plus optimiste. Ces pièces sont presque toutes en prose et proviennent en grande partie d’une biographie de Jérémie, qu’on attribue à Baruch. Il faut mettre à part les chap. 30-31 qui sont un livret poétique de consolation. La quatrième partie, 36-44, en prose, continue la biographie de Jérémie et donne le récit de ses souffrances pendant et après le siège de Jérusalem. Elle se termine par 45.1-5, qui est comme la signature de Baruch.