La lecture d’aujourd’hui poursuit le récit des témoignages liés à la Nativité. Et si les premiers témoins furent...
La lecture d’aujourd’hui poursuit le récit des témoignages liés à la Nativité. Et si les premiers témoins furent les bergers, voici que viennent maintenant à leur place les justes et les prophètes. À première vue, ces gens ne ressemblent pas du tout à de simples bergers. Mais il y a quelque chose de commun qui les unit : tous attendent le Messie et sont prêts à L’accueillir tel qu’Il est. Pour le prophète, ce qui compte le plus est la révélation reçue de Dieu ; il entend Dieu directement, et la question de savoir s’il peut faire confiance à ce qu’il a entendu ne se pose pas pour lui.
L’expérience prophétique de la communication directe avec Dieu est bien sûr chaque fois unique, mais malgré toute son unicité, aucun de ceux qui ont eu à entendre la voix de Dieu ne se demandait, comme disent les théologiens modernes, s’il fallait une vérification théologique : tout prophète reçoit la révélation obtenue comme une indication directe pour agir. Et si Dieu désigne l’enfant porté au Temple comme le Messie, alors cet enfant est réellement le Messie, quoi que l’on dise et quels que soient les doutes exprimés à ce sujet par les rabbins savants et les enseignants de la Torah.
La justice est un phénomène d’un autre ordre, mais il est souvent donné au juste, lui aussi, d’entendre Dieu. Et si parfois son ouïe mystique n’est pas aussi aiguë que celle du prophète, l’habitude de faire confiance à Dieu sans réserve aide le juste à s’assurer de l’authenticité de la révélation reçue. Ces personnes sont apparentées aux simples bergers non seulement par l’attente du Messie, mais aussi par leur attitude envers Dieu et envers la volonté de Dieu. On pourrait dire que, contrairement par exemple à ces mêmes pharisiens, elles sont peu religieuses. Bien sûr, elles sont toutes membres de la Synagogue, mais là, visiblement, elles ne sont pas au premier rang : il y a là des gens dont l’activité les rend peu visibles, et parfois même tout à fait invisibles.
Dans les controverses théologiques et politico-religieuses, si fréquentes dans les synagogues des temps évangéliques, elles ne participent, semble-t-il, que rarement et à contrecœur, ou pas du tout. Elles n’appartiennent à aucune école religieuse et, peut-être, n’ont même pas ce qu’on appelle ordinairement une vision religieuse du monde. Elles font simplement confiance à Dieu, qui est depuis longtemps devenu le centre et le sens de leur vie, et elles vivent en écoutant attentivement ce qu’Il leur dira. Ou bien elles gardent leurs troupeaux, comme les bergers de Bethléem. Certes, comparées aux théologiens savants, elles peuvent paraître simples et même, comme les bergers, ignorantes. Mais en revanche, elles n’auront aucun problème d’interprétation théologique de ce qu’elles ont entendu de Dieu. Ni de doutes superflus sur la fiabilité de ce qu’elles ont entendu. Voilà pourquoi il leur est donné de voir le Messie avant les autres. Y compris avant ceux qui étaient certains de Le voir les premiers.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.