Répondre à une question par une autre est une pratique assez courante dans le milieu juif. Mais Jésus, bien sûr, ne se serait pas livré à un jeu de mots. Manifestement, derrière la question qu'Il pose en retour se trouve quelque chose d'important, dont dépend la possibilité même pour Ses interlocuteurs de Le comprendre. Et elle concerne, semble-t-il, Jean-Baptiste. Les interlocuteurs de Jésus se mettent à réfléchir intensément : que pourraient-ils dire pour ne pas se tromper ? Ils ne voulaient manifestement pas reconnaître en Jean un prophète ; ils doutaient probablement encore de sa vocation prophétique. Mais, d'un autre côté, le peuple voyait précisément en Jean un prophète, et les pharisiens avaient toujours joué le rôle de chefs et de maîtres spirituels ; entrer en conflit avec l'opinion publique ne les arrangeait donc manifestement pas. D'où cette réponse conforme aux meilleures traditions du jeu politique : aucun commentaire, « nous ne savons pas », alors que, bien sûr, compte tenu de l'envergure de Jean, il était absolument impossible en Judée de ne pas « savoir » ou de ne pas avoir d'opinion sur son activité.
Jésus, bien entendu, comprend parfaitement tout cela. À Son tour, Il refuse de répondre à la question posée par les pharisiens. Non qu'Il veuille cacher quelque chose, mais parce qu'il est évident pour Lui qu'il est inutile de répondre : ces gens ne L'entendront de toute façon pas ; il leur faut une réponse connue d'avance qui confirmerait leurs propres conceptions. Si la réponse est différente, elle restera, tout comme la question qui vient d'être posée, sans commentaire et sans conséquence.
Au fond, la réponse précise que Jésus aurait entendue à Sa question importe assez peu. L'essentiel est qu'une réponse soit donnée, honnête, sincère et sans équivoque, quelle qu'elle fût. Tout pas de ce genre aurait pu devenir le commencement d'une discussion ultérieure, peut-être très tendue. Mais s'y dérober supprime immédiatement et radicalement toute possibilité de poursuivre la communication.
Et le problème n'est même pas que les interlocuteurs de Jésus dissimulent devant Lui ; après tout, il ne Lui est pas très difficile de comprendre ce qu'ils pensent et veulent réellement dire. Le problème est qu'ils dissimulent d'abord devant eux-mêmes : ils se cachent qu'il leur faut non pas une réponse mais une confirmation, et que ce qui les intéresse n'est pas la vérité mais leur propre préservation en tant que chefs spirituels. C'est là une véritable impasse spirituelle, et toute discussion y est inutile.
