Dans les sociétés traditionnelles, les gens se montrent d’ordinaire très prudents, et plus souvent franchement négatifs, envers toutes les tentatives de recensement de la population, de passeports et de toutes les autres formes de contrôle étatique de la population ou de ses biens...
Dans les sociétés traditionnelles, les gens se montrent d’ordinaire très prudents, et plus souvent franchement négatifs, envers toutes les tentatives de recensement de la population, de passeports et de toutes les autres formes de contrôle étatique de la population ou de ses biens. Cela n’a rien d’étonnant: dans une telle société, il existe ses propres formes et moyens de comptabilité et de contrôle, habituellement communautaires. Et les porteurs d’une mentalité traditionaliste regardent toute nouveauté dans ce domaine comme une tentative de les priver de leur ancienne liberté et de les soumettre au pouvoir de structures presque toujours perçues comme étrangères, voire directement hostiles.
Il est difficile de penser que l’attitude envers le recensement ait pu être différente au temps de David. En effet, la société juive sous David était encore tout à fait patriarcale, tout comme l’État lui-même. Le roi s’appuyait, pour gouverner l’État, sur les institutions tribales traditionnelles, comme le conseil des anciens et l’assemblée du peuple. David avait bien sûr son cercle de proches et sa troupe, mais il n’existait encore dans son État ni appareil bureaucratique régulier ni armée régulière.
L’un et l’autre n’apparurent en Israël qu’au temps du règne de Salomon, fils de David, comme conséquence des réformes menées par Salomon. Les chefs spirituels qui étaient à la tête du mouvement prophétique avaient eux aussi une attitude négative envers le recensement: ils soutenaient toujours le mode de vie traditionnel et les anciens usages patriarcaux. Mais cette idée de recensement avait aussi une autre dimension, proprement spirituelle. Tout recensement est fait afin de rendre la gestion du pays plus efficace. Compter tout le monde afin qu’il soit plus facile de disposer des personnes, plus facile de les manipuler.
Compris ainsi, le recensement était assurément un pas vers le renforcement de cette puissance étatique terrestre qui, comme telle, par son essence même, est toujours hostile à Dieu. Livré à lui-même, tout pouvoir étatique se transforme tôt ou tard en une nouvelle tour de Babel, dont la fin est prédéterminée par sa nature même. C’est pourquoi chaque pas vers le renforcement de l’État ne doit être fait que lorsqu’il est absolument nécessaire, lorsqu’il n’y a tout simplement pas d’autre issue.
Lorsque, sans un tel pas, le peuple ne peut plus continuer à vivre normalement. Dans le cas de David, il n’y avait manifestement rien de semblable: le recensement était fait simplement pour dresser le bilan du chemin parcouru. On pouvait très bien s’en passer. Et David, après avoir déjà donné l’ordre du recensement, comprit presque aussitôt quel pas il avait fait, quel processus spirituel il avait déclenché. Comme homme spirituellement sensible, il ne pouvait pas ne pas le comprendre. Et l’ayant compris, il ne pouvait pas ne pas se repentir de ce qu’il avait fait: car il demeurait toujours d’abord prophète, homme de Dieu, et seulement ensuite roi, politique, guerrier.
Les livres de Samuel ne formaient qu’un seul ouvrage dans la Bible hébraïque. La division en deux livres remonte à la traduction grecque, qui a également joint Samuel et Rois sous un même titre : les quatre livres des Règnes ; la Vulgate les appelle les quatre livres des Rois. Le Samuel hébreu correspond aux deux premiers. Ce titre provient de la tradition qui attribuait au prophète Samuel la composition de cet écrit.
Le texte est l’un des plus mal conservés de l’Ancien Testament. La traduction grecque des Septante donne un texte assez souvent différent, qui remonte à un prototype dont les grottes de Qumrân ont livré d’importants fragments. Il existait donc plusieurs recensions hébraïques des livres de Samuel.
On y distingue cinq parties : a) Samuel, 1 S 1-7 ; b) Samuel et Saül, 1 S 8-15 ; c) Saül et David, 1 S 16 à 2 S 1 ; d) David, 2 S 2-20 ; e) suppléments, 2 S 21-24.
L’ouvrage combine ou juxtapose des sources et des traditions diverses sur les débuts de la période monarchique. Il y a une histoire de l’arche et de sa captivité chez les Philistins, 1 S 4-6, où Samuel ne paraît pas et qui se continuera dans 2 S 6. Elle est encadrée par un récit de l’enfance de Samuel, 1 S 1-3, et par un récit qui présente Samuel comme le dernier des Juges et anticipe la libération du joug philistin, 7. Samuel joue un rôle essentiel dans l’histoire de l’institution de la royauté, 1 S 8-12, où l’on a distingué depuis longtemps deux groupes de traditions : 1 S 9 ; 10.1-16 ; 11 d’une part et 1 S 8 ; 10.17-24 ; 12 d’autre part. On a appelé le premier groupe une version « monarchiste » de l’événement et le second, une version « anti-monarchiste »; cette dernière serait postérieure. En fait, les deux traditions sont anciennes et représentent seulement des tendances différentes ; de plus, le second courant n’est pas si « anti-monarchiste » qu’on le dit, il est seulement opposé à une royauté qui ne respecterait pas les droits de Dieu. Les guerres de Saül contre les Philistins sont racontées dans 13-14, avec une première version du rejet de Saül, 13.7b-15a ; une seconde version de ce rejet est donnée dans 15, en liaison avec une guerre contre les Amalécites. Ce rejet prépare l’onction de David par Samuel, 1 S 16.1-13. Sur les débuts de David et ses démêlés avec Saül, des traditions parallèles et, semble-t-il, également anciennes ont été recueillies dans 1 S 16.14 – 2 S 1, où les doublets sont fréquents. La fin de cette histoire se trouve dans 2 S 2-5 : la royauté de David à Hébron, la guerre philistine et la prise de Jérusalem assurent la confirmation de David comme roi sur tout Israël, 2 S 5.12. Le chap. 6 reprend l’histoire de l’arche ; la prophétie de Natân, 7, est ancienne mais a été remaniée ; le chap. 8 est un sommaire rédactionnel. À partir de 2 S 9 commence un long récit qui ne s’achèvera qu’au début des Rois, 1 R 1-2. C’est l’histoire de la famille de David et des luttes autour de la succession au trône, écrite dans la première moitié du règne de Salomon peut-être en utilisant des témoignages directs. Elle est interrompue par 2 S 21-24, qui rassemble des pièces d’origine diverse sur le règne de David.
En dehors de la grande histoire de 2 S 9-20, il est possible que d’autres ensembles aient été constitués dès les premiers siècles de la monarchie : un premier cycle de Samuel, deux histoires de Saül et de David. Il se peut aussi que ces ensembles aient déjà été combinés aux environs de l’an 700, mais les livres ne reçurent leur forme définitive que dans la grande histoire deutéronomiste. Cependant l’influence du Deutéronome est ici beaucoup moins apparente que dans Juges et Rois. On la décèle en particulier dans les premiers chapitres de l’ouvrage, notamment 1 S 2.22-36 ; 7 et 12, peut-être dans un remaniement de la prophétie de Natân, 2 S 7, mais le récit de 2 S 9-20 a été conservé à peu près sans retouche.
Les livres de Samuel couvrent la période qui va des origines de la monarchie israélite à la fin du règne de David. L’expansion des Philistins – la bataille d’Apheq, 1 S 4, se situe vers 1050 – mettait en danger l’existence même d’Israël et imposa la monarchie. Saül, vers 1030, débute comme un continuateur des Juges, mais sa reconnaissance par toutes les tribus lui confère une autorité générale et permanente : la royauté est née. La guerre de libération commence et les Philistins sont rejetés chez eux, 1 S 14 ; les rencontres ultérieures se font en bordure du territoire israélite, 1 S 17 (Vallée du Térébinthe), 28 et 31 (Gelboé). Ce dernier combat tourne au désastre et Saül y meurt, vers 1010. L’unité nationale est à nouveau compromise, David est sacré roi à Hébron par les Judéens, et les tribus du Nord lui opposent Ishbaal, descendant de Saül, réfugié en Transjordanie. Cependant, le meurtre d’Ishbaal rend l’union possible et David est reconnu comme roi par Israël.