Marc décrit l'appel des apôtres sobrement, brièvement, en quelques mots. Il appela, ils partirent. D'autres évangélistes mentionnent parfois certains détails, rapportent des dialogues qui se déroulèrent entre...
Marc décrit l'appel des apôtres sobrement, brièvement, en quelques mots. Il appela, ils partirent. D'autres évangélistes mentionnent parfois certains détails, rapportent des dialogues entre Jésus et ses futurs disciples. Des dialogues, bien sûr, eurent lieu : appeler signifie faire en sorte d'être entendu et de recevoir une réponse, et cela est impossible sans dialogue ; des paroles doivent nécessairement être prononcées. Mais pour Marc, elles ne sont pas importantes. Il voit l'essentiel : cette réponse à l'appel du Sauveur qui pouvait, en fin de compte et au fond, se réduire à une seule chose : celui qui est appelé laisse tout et suit Celui qui l'a appelé. Voilà l'essentiel ; tout le reste n'est que l'incarnation, l'expression de l'essentiel, nécessaire dans la mesure où nous ne vivons pas seulement dans l'éternité, mais aussi dans le temps.
L'essentiel réside dans les relations qui unissent les disciples à Jésus, comme nous aussi, si du moins nous sommes chrétiens autrement que de nom. Ces relations sont, au fond, absolument impossibles à exprimer, tout comme il est impossible d'exprimer, par exemple, l'expérience de sa propre existence, ce que l'on appelle parfois la pure conscience de soi. De même que la pure conscience de soi peut être vécue mais non exprimée par des mots, de même une relation véritable ne peut être exprimée par des mots ; ce n'est pas par hasard que les poètes de tous les temps et de tous les peuples ont affirmé qu'il est impossible de trouver des paroles adéquates pour exprimer, par exemple, un amour véritable et profond.
Cela ne veut pourtant pas dire que l'amour ou toute autre expérience profonde et authentique soit inexprimable par principe. Ils s'expriment et s'incarnent très bien, mais non au niveau d'une description abstraite : ils le font dans le contexte de ces mêmes relations, au niveau de l'interaction entre des personnes qui s'aiment. De même, les relations authentiques du disciple et du maître sont indescriptibles, mais pleinement exprimables dans le contexte de cette interaction qui devient pour elles comme une enveloppe extérieure, de même que la vie commune dans le mariage de deux époux qui s'aiment devient l'enveloppe extérieure de leur amour.
Dans ce cas, l'évangéliste accorde très peu d'attention à l'enveloppe ; ce qui l'intéresse, c'est le fond. Il appela, ils partirent. On ne peut rien raconter de plus ; le reste est caché dans ce « ils partirent ». Le récit devient une allusion, une allusion à ce que les mots ne peuvent exprimer, mais que chacun peut vivre comme une réalité de sa propre vie lorsque s'y produit la rencontre avec le Christ. Cette rencontre même sans laquelle il n'y a pas de christianisme.