Que signifient les paroles de Baruch sur la « tristesse de Jérusalem » ? Ce que le prophète dit de Dieu est, somme toute, compréhensible : de nombreux prophètes ont parlé du fait que le peuple de Dieu avait oublié Celui qui en avait fait un peuple. Mais qu’est-ce que la « tristesse de Jérusalem » ? On pourrait certes penser...
Que signifient les paroles de Baruch sur la « tristesse de Jérusalem » ? Ce que le prophète dit de Dieu est, somme toute, compréhensible : de nombreux prophètes ont parlé du fait que le peuple de Dieu avait oublié Celui qui en avait fait un peuple. Mais qu’est-ce que la « tristesse de Jérusalem » ? On pourrait certes penser qu’il s’agit du Temple, lieu de la présence de Dieu, et que les abominations qui se produisaient parfois dans la ville, en fait devant la face de Dieu, ne Lui apportaient évidemment aucune joie. Mais la question se limite-t-elle à cela ?
Il suffit de se rappeler quelle était la situation générale et spirituelle dans la ville peu avant l’invasion babylonienne. Il n’était question ni de repentir ni de conversion. Au contraire, tous étaient saisis d’une sorte de légèreté spirituelle et quotidienne tout à fait stupéfiante, si bien qu’aucun des habitants ne prenait au sérieux le danger suspendu au-dessus de la ville, se laissant facilement séduire par les promesses des nombreux « prophètes » apparus dans la ville, qui promettaient une victoire miraculeuse sur tous les ennemis.
La base de ces dispositions d’esprit fut une tradition yahviste mal comprise et déformée. Les racines du problème remontaient apparemment au temps des persécutions qui s’abattirent sur les disciples d’Isaïe de Jérusalem, parfois appelés les « pauvres », sous le règne de Manassé. Alors la communauté yahviste de la ville se divisa en fait en deux parties, dont l’une soutint le pouvoir tandis que l’autre fut persécutée. Une telle trahison de coreligionnaires ne resta évidemment pas sans conséquences spirituelles : au cours du siècle suivant, le niveau spirituel de la communauté yahviste de Jérusalem baissa de manière assez sensible et brutale. À cette époque, des traditions anciennes, pré-yahvistes, sur les murailles enchantées de la ville capables de résister à tout siège devinrent un élément de la conscience religieuse de masse, avec l’assurance de sa propre orthodoxie et la certitude que Dieu n’abandonnerait jamais Jérusalem, devenue, après la réforme religieuse de Josias, le seul lieu sur terre où les sacrifices yahvistes étaient possibles. Malgré tout cela, les habitants de la ville se sentaient héritiers, porteurs et continuateurs d’une grande tradition remontant à Moïse et à David, estimant qu’il suffisait pour cela de naître Juif et de venir plusieurs fois par an au Temple accomplir les sacrifices prescrits, qui s’achevaient par une fête somptueuse et joyeuse.
Une telle dégénérescence d’une tradition réellement grande, la transformation de la ville sainte en caricature d’elle-même, ne pouvait naturellement apporter de joie ni à Dieu ni aux quelques justes qui restaient encore à Jérusalem. Sur un tel fond, la catastrophe qui frappa la Judée devient un événement parfaitement logique : on ne pouvait rien attendre d’autre, compte tenu de l’état spirituel du peuple à la veille de l’exil babylonien.
Le livre de Baruch est un des livres deutérocanoniques absents de la Bible hébraïque. Il est placé par la Bible grecque entre Jérémie et les Lamentations, par la Vulgate après les Lamentations. D’après l’introduction, 1.1-14, il aurait été écrit par Baruch, le secrétaire de Jérémie, à Babylone après la déportation et envoyé à Jérusalem pour être lu dans les assemblées liturgiques. Il contient : une prière de confession et d’espoir, 1.15 – 3.8, un poème sapientiel, 3.9 – 4.4, où la Sagesse est identifiée à la Loi, une pièce prophétique, 4.5 – 5.9, où Jérusalem personnifiée s’adresse aux exilés et où le prophète l’encourage par le rappel des espoirs messianiques.
L’introduction a été écrite directement en grec ; la prière de 1.15 – 3.8, qui développe celle de Dn 9.4-19, remonte certainement à un original hébreu et la même conclusion est probable pour les deux autres pièces. La date de composition la plus vraisemblable est le milieu du Ier siècle av. J.-C.
La Bible grecque garde à part la Lettre de Jérémie, que la Vulgate rattache au livre de Baruch, chap. 6, avec un titre spécial. C’est une dissertation apologétique contre le culte des idoles, développant dans un style banal les thèmes déjà exploités par Jr 10.1-16 ; Isa 44.9-20. L’idolâtrie ici visée est celle de Babylone à une basse époque. La Lettre, qui semble avoir été écrite en hébreu, date de la période grecque, sans qu’on puisse préciser davantage ; 2 M 2.1-3 paraît y faire allusion.
Un petit fragment du texte grec a été découvert dans l’une des grottes de Qumrân ; la paléographie le date des environs de 100 av. J.-C.
L’intérêt du recueil composite qui porte le nom de Baruch est de nous introduire dans les communautés de la Dispersion et de nous montrer comment la vie religieuse y était maintenue par les rapports avec Jérusalem, la prière, le culte de la Loi, l’esprit de revanche et les rêves messianiques. Avec les Lamentations, il est aussi un témoin du grand souvenir laissé par Jérémie, puisqu’on rattacha les deux petits livres au prophète et à son disciple. Le souvenir de Baruch s’est perpétué ; au IIe siècle de notre ère, on mit sous son nom deux Apocalypses qui nous ont été conservées, l’une en grec, l’autre en syriaque (avec des fragments grecs).