Après Élihu, qui avait déclaré qu’il pouvait parfaitement remplacer Dieu auprès de Job parce que, selon lui, Job aurait entendu de Dieu la même chose que de lui, Élihu, Dieu parla enfin Lui-même. Et, semblait-il, Il ne dit rien de nouveau à Job. Mais il ne s’agit pas seulement de ce qui est dit ; il s’agit aussi de celui qui parle. Et parfois même, en premier lieu, de celui qui parle. Job entendit enfin Celui qui peut dire toutes les paroles justes avec autorité et en connaissance de cause. Il entendit la voix de Dieu. Et la toute première question posée par Dieu à Job oblige Job à se taire. Que sais-tu de Mon monde ? Le connais-tu comme Moi ?
La question n’est ni vaine ni rhétorique. Même si la réponse est évidente. Mais elle oblige à réfléchir. Car Dieu place sur le même rang l’alternance du jour et de la nuit, le changement de la face de la terre et le jugement des impies. Et s’il en est ainsi, que peut réellement savoir l’homme du mal dans lequel le monde s’est trouvé après la chute ?
Bien sûr, l’homme connaît le mal du monde. De même qu’il connaît l’alternance du jour et de la nuit et les changements qui se produisent dans la nature. Il les connaît dans la mesure où ils le concernent lui-même. Tout le reste n’est qu’extrapolation, et donc théorie, abstraction, quelque chose que l’homme ne connaît pas réellement, mais seulement de manière spéculative. Pour Dieu, en revanche, le monde entier est réel. Dans toute sa plénitude. Pour Lui, il n’y a rien d’abstrait ni de spéculatif dans le monde. Et Il n’a pas non plus besoin d’extrapolations : Il voit toutes les possibilités du monde qu’Il a créé, toutes ses voies et toutes ses impasses, et Il les voit non comme des modèles de réalité possible, mais comme la réalité des différents modes d’existence du monde et de la réalisation des possibilités qu’il porte. Pour Dieu, même l’enfer, qu’Il n’a pas créé, est plus réel que pour ceux à cause de qui cet enfer est apparu.
Dieu perçoit plus pleinement et plus vivement le mal que nous créons que nous-mêmes, qui le créons. Et Il sait assurément mieux que chacun de nous quoi faire de ce mal. Seul celui qui connaît le monde dans sa plénitude sait comment le délivrer de ce qui empêche cette plénitude. C’est précisément de cela que Dieu parle à Job. Certes, ses amis lui avaient dit quelque chose du même ordre. Mais, dites par des hommes, de telles paroles incitent plutôt à penser que ceux qui les prononcent cherchent seulement à se barricader contre le problème, à se fermer à lui par des paroles justes mais qui n’engagent à rien. C’est tout autre chose quand elles sont dites par Celui qui a créé le monde et qui sait tout de lui. Celui qui répond du destin du monde et ne Se décharge pas de Sa responsabilité envers lui. De telles paroles, on peut les croire.
