En poursuivant son discours, Job répand ses plaintes sur la vie qu’il doit désormais mener (v. 1 – 31). Mais il ne s’agit pas seulement de plaintes. Job se lamente avant tout sur l’injustice de la situation, sur le fait que Dieu l’a humilié sans qu’il l’ait mérité (v. 19 – 22). Il rappelle à Dieu l’aide que recevaient de lui les nécessiteux, laissant entendre que de tels actes auraient dû recevoir aux yeux de Dieu une juste appréciation et mener Job lui-même à une situation tout autre que celle où il se trouve (v. 25 – 26). À première vue, de telles paroles jetées à la face de Dieu semblent un défi audacieux. Mais par ses actes, Job méritait vraiment un sort bien meilleur, et il le sait parfaitement. Il ne s’agit ici ni d’insolence ni de désobéissance, mais d’un principe. La justice humaine vaut-elle quelque chose aux yeux de Dieu ? De la réponse à cette question dépendait la vie spirituelle de Job, qui était pour lui plus importante que la vie physique. Job est prêt à mourir ; il sait qu’il ne lui reste pas longtemps (v. 23 – 24). Mais que sera pour lui la mort : l’accomplissement de la volonté de Dieu ou l’effet du hasard ?
Il en allait de même pour la vie. Si Dieu n’a que faire de la justice humaine, cela signifie qu’il n’a rien à faire de l’homme. Alors l’homme ne vaut pas mieux que l’animal, ni dans la vie ni dans la mort. Alors tout est dépourvu de sens, et Job n’a plus rien à chercher. Une telle conclusion, pour un juste, était pire que n’importe quelle maladie, même la plus terrible, et que la mort la plus douloureuse. Et cela n’a rien d’étonnant : car la justice est avant tout relation avec Dieu ; elle constitue la base, le but et le sens de la vie du juste, toute sa vie et même sa mort deviennent une partie de cette relation. Mais s’il n’existe en réalité aucune relation, si toute la justice n’a été qu’une imagination, il ne reste rien au juste : ni Dieu, ni justice, ni vie, ni mort. Il ne reste qu’un spectre, l’ombre de tout cela. C’est cela le shéol, le monde des ombres dans sa plénitude. Avec Dieu, même dans le shéol, il n’y a rien à craindre ; sans Dieu, c’est le monde entier qui devient shéol. Et Job proteste contre une telle perspective ; il ne craint plus le Dieu fort et impitoyable, parce que si Dieu est ainsi, pour lui, Job, rien ne peut être pire : il n’a déjà plus rien à perdre. Mais si Dieu est tout de même autre, s’il se soucie tout de même de l’homme, alors il comprendra et accueillera Job, car Job est juste, cela est incontestable, et Dieu ne peut pas ne pas le remarquer. Ainsi le défi lancé par Job à Dieu devient prière. C’était certes une prière-défi, mais Job ne pouvait pas agir autrement dans la situation où il se trouvait.
