Les paroles du Sauveur, adressées à des gens qui semblaient croyants, font réfléchir à ce que nous remarquons et à ce que nous ne remarquons pas. Ou plutôt à ce que nous voulons remarquer et à ce que nous ne voulons pas remarquer. Aujourd'hui comme en tout temps, il y eut beaucoup de gens, même des gens...
Les paroles du Sauveur, adressées à des gens qui semblaient croyants, font réfléchir à ce que nous remarquons et à ce que nous ne remarquons pas. Ou plutôt à ce que nous voulons remarquer et à ce que nous ne voulons pas remarquer. Aujourd'hui comme en tout temps, il y eut beaucoup de gens, même des croyants, qui assuraient plus ou moins sincèrement aux autres et à eux-mêmes que, soi-disant, en ce qui concerne la vie spirituelle, ils faisaient tout leur possible, mais que tout n'était pas en leur pouvoir, et que, s'il en est ainsi, que pouvait-on encore leur demander? On ne peut pas sauter plus haut que sa tête. Entre-temps, Jésus, s'adressant aux gens qui L'écoutent et qui exigent de Lui des signes prouvant sa messianité, leur conseille de prêter attention à eux-mêmes.
Le principe est simple: si vous vous connaissiez vraiment, leur dit Jésus, vous Me reconnaîtriez aussi, et vous n'auriez besoin d'aucun signe. Mais dans l'état où se trouvaient les gens qui écoutaient le Sauveur, aucun signe ne les aurait aidés. Et il ne s'agit pas nécessairement du fait que ceux qui écoutaient Jésus Le trompaient délibérément, ou se trompaient eux-mêmes. Il pouvait aussi s'agir du fait que ses auditeurs n'étaient pas, au sens spirituel, eux-mêmes.
Ils n'étaient pas leur vrai soi, de même que très souvent nous non plus ne sommes pas notre vrai soi. Nous ne vivons pas cette vraie vie que Dieu nous donne, et c'est pourquoi la vie du Royaume n'a nulle part où entrer en nous. En effet, notre vie naturelle, selon la nature, est un courant qui vient de Dieu et qui est lié à son souffle, à ce souffle de vie qui détermine notre existence comme personnes créées à l'image de Dieu. Et si nous ne permettons pas au courant de notre vie de couler librement, si nous le faisons entrer dans des cadres que nous avons créés, les cadres de théories, de concepts, de religions que nous avons inventés, alors le souffle du Royaume n'a nulle part où entrer.
Pour vivre de la vie du Royaume, il faut d'abord devenir soi-même. Alors beaucoup de choses deviendront évidentes, des choses que, tant que notre vie ne coule pas librement, aucun miracle ne pourra nous prouver. C'est de cela que Jésus parle à ceux qui Lui demandent des preuves de sa messianité: devenez vous-mêmes, et vous verrez tout par vous-mêmes. On ne peut imaginer meilleure preuve: car toute preuve, par définition, est extérieure, tandis qu'il s'agit ici de ce qui vient de l'intérieur, de ce dont l'homme se convainc lui-même. Alors il n'a plus besoin d'aucun miracle: sans eux, tout lui est clair.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.