La lecture d'aujourd'hui nous ramène de nouveau à la figure de Jean le Baptiste. Et ici nous rencontrons encore la différence de vision entre les évangélistes Matthieu et Luc, cette fois au sujet...
La lecture d'aujourd'hui nous ramène de nouveau à la figure de Jean le Baptiste. Et ici nous rencontrons encore la différence de vision entre les évangélistes Matthieu et Luc, cette fois au sujet du ministère de Jean. À la différence de Matthieu, Luc, outre le contenu général de la prédication du prophète (v. 3-9), mentionne aussi les conseils que Jean donnait aux gens de différentes professions et conditions (v. 10-14). Ces conseils variaient selon les cas, mais ils avaient aussi quelque chose de commun: tous étaient, d'une manière ou d'une autre, liés à la question de l'observation des commandements donnés par Dieu. Manifestement, en rappelant les paroles d'Isaïe sur la nécessité de «préparer le chemin du Seigneur» (v. 4), Jean a surtout en vue l'importance de suivre la Torah. À première vue, un tel appel n'avait rien de fondamentalement nouveau: tous les prophètes de l'Ancien Testament en avaient parlé. Mais il y avait aussi quelque chose d'inhabituel dans l'activité de Jean.
Ce n'est pas par hasard que le récit de l'évangéliste mentionne les collecteurs d'impôts («publicains») et les soldats (v. 12, 14). Les uns comme les autres étaient des exclus dans la société juive des temps évangéliques. On regardait les publicains comme des collaborateurs travaillant avec les occupants et dépouillant leur propre peuple. Quant aux soldats, il s'agit ici vraisemblablement de soldats romains qui étaient soit païens (ce qui est peu plausible), soit prosélytes (anciens païens convertis au judaïsme). La position sociale de tels prosélytes était assez ambiguë: ils n'étaient pas considérés comme des membres à part entière de la communauté juive (seuls leurs enfants le devenaient), et pour leurs compatriotes ils étaient des étrangers, souvent même des traîtres.
Jean, cependant, à ce qu'il paraît, accueille chacun indépendamment de son statut social et religieux. De toute évidence, il ne pensait pas que le Royaume messianique à venir serait donné seulement aux Juifs orthodoxes. Le chemin était ouvert même à ceux qui étaient considérés comme perdus pour le peuple de Dieu, et perdus pour toujours: les publicains. Car ils avaient commis leur péché consciemment et volontairement, et l'on considérait qu'il était impossible de se purifier des conséquences d'un tel péché, même si le pécheur, par la suite, se repentait sincèrement de ce qu'il avait fait. Dieu pouvait accepter son repentir, mais la souillure laissée par le péché se déposait pour toujours sur lui-même et sur ses descendants.
Jean, pourtant, ne repoussait pas les publicains; il exigeait seulement qu'après le bain purificateur («baptême») ils ne transgressent plus désormais les normes de la Torah (v. 13). Pour lui, manifestement, la collaboration avec les autorités romaines n'était pas un péché aussi terrible que pour la plupart de ses contemporains. Mais il ne s'agissait évidemment pas seulement de cela. Car Jean, plus que personne, comprenait que le Messie qu'il attendait et dont il attestait la venue apporterait dans le monde le Royaume où chacun recevrait la possibilité de commencer une vie à partir d'une page blanche. Et sa propre tâche était de préparer le peuple de Dieu à cette vie nouvelle. Une vie à laquelle, une fois repenti, même le plus terrible pécheur pourra avoir part, pourvu seulement qu'il sache recevoir le don principal du Royaume: le don de l'amour de Dieu.
Le mérite particulier du troisième évangile lui vient de la personnalité très attachante de son auteur, qui y transparaît sans cesse. Saint Luc est un écrivain de grand talent et une âme délicate. Il a mené son œuvre de façon originale, avec un souci d’information et d’ordre, 1.3. Ce n’est pas à dire qu’il ait pu donner aux matériaux reçus de la tradition un arrangement plus «sp;historique » que Matthieu et Marc ; son respect des sources et sa façon de les juxtaposer ne le lui permettaient pas. Son plan reprend les grandes lignes de celui de Marc avec quelques transpositions, ou omissions. Des épisodes sont déplacés, 3.19-20 ; 4.16-30 ; 5.1-11 ; 6.12-19 ; 22.31-34, etc., tantôt par soucis de clarté et de logique, tantôt par influence d’autres traditions, parmi lesquelles il faut noter celle qui se reflète également dans le quatrième évangile. D’autres épisodes sont omis, soit comme moins intéressants pour les lecteurs païens, cf. Mc 12.28-34, à comparer Lc 10.25-28. On remarquera surtout l’absence d’un correspondant à Mc 6.45-8.26. La différence la plus notable par rapport au deuxième évangile est la longue section médiane 9.51-18.14, qui est présentée sous la forme d’une montée vers Jérusalem à l’aide de notations répétées, 9.51 ; 13.22 ; 17.11, cf. Mc 10.1, et où l’on verra moins le souvenir réel de différents voyages que l’insistance voulue sur une idée théologique chère à Luc : la Ville sainte est le lieu où doit s’accomplir le salut 9.31 ; 13.33 ; 18.31 ; 19.11, c’est là que l’Évangile a commencé, 1.5s, et c’est là qu’il doit finir, 24.52s – par des apparitions et des entretiens qui n’ont pas lieu en Galilée, 24.13-51 ; et comp. 24.6 avec Mc 16.7, Mt 28.7, 16-20 – car c’est de là que doit partir l’évangélisation du monde, 24.47 ; Ac 1.8. Dans un sens plus large, c’est la montée de Jésus (et du chrétien) vers Dieu.
D’autres traits littéraires de Luc sont l’emploi des genres du symposium, 7.36-50 ; 11.37-54 ; 14.1-24, et du discours des adieux, 22.14-38, son goût des parallèles (Jean le Baptiste et Jésus, 1.5-2.52) et des inclusions, et le schéma promesse-accomplissement qui ponctue son récit.
Si l’on poursuit dans le détail la comparaison de Luc avec Marc et Matthieu, on observe sur le vif l’activité toujours en éveil d’un écrivain qui excelle à présenter les choses d’une façon qui lui est propre, évitant ou atténuant ce qui peut froisser sa sensibilité ou celle de ses lecteurs (8.43 comp. Mc 5.26 om. Mc 9.43-48 ; 13.32, etc.), ou bien leur être peu compréhensible (om. Mc 4.13 ; 8.32s ; 9.28s ; 14.50) ou les excluant (Lc 9.45 ; 18.24 ; 22.45), interprétant les termes obscurs (6.15) ou précisant la géographie (4.31 ; 19.28s, 37 ; 23.51), etc. Par ces nombreuses et fines touches, et surtout par le riche apport dû à son enquête personnelle, Luc nous livre les réactions et les tendances de son âme ; ou plutôt, par le moyen de cet instrument de choix, l’Esprit-Saint nous présente le message évangélique d’une façon originale, riche de doctrine. Il s’agit moins d’ailleurs de grandes thèses théologiques (les idées maîtresses sont les mêmes que chez Marc et Matthieu) que d’une psychologie religieuse où l’on trouve, mêlées à une influence très discrète de son maître Paul, les inclinations propres au tempérament de Luc. En vrai « scriba mansuetudinis Christi » (Dante), il aime à souligner la miséricorde de son Maître pour les pécheurs, 15.1s, 7, 10, et à raconter des scènes de pardon, 7.36-50 ; 15.11-32 ; 19.1-10 ; 23.34, 39-43. Il insiste volontiers sur la tendresse de Jésus pour les humbles et les pauvres, tandis que les orgueilleux et les riches jouisseurs sont sévèrement traités, 1.51-53 ; 6.20-26 ; 12.13-21 ; 14.7-11 ; 16.15, 19-31 ; 18.9-14. Cependant même la juste condamnation ne se fera qu’après les délais patients de la miséricorde, 13.6-9 ; comp. Mc 11.12-14. Il faut seulement qu’on se repente, qu’on se renonce, et ici la générosité exigeante de Luc tient à répéter l’exigences d’un détachement décidé et absolu, 14.25-34, notamment par l’abandon des richesses, 6.34s ; 12.33 ; 16.9-13. On notera encore les passages propres au troisième évangile sur la nécessité de la prière, 11.5-8 ; 18.1-8, et sur l’exemple qu’en a donné Jésus, 3.21 ; 5.16 ; 6.12 ; 9.28. Enfin, comme chez saint Paul et dans les Actes, l’Esprit Saint occupe une place de premier plan que Luc seul souligne en 1.15, 35, 41, 67 ; 2.25-27 ; 4.1, 14, 18 ; 10.21 ; 11.13 ; 24.49. Ceci, avec l’atmosphère de reconnaissance pour les bienfaits divins et d’allégresse spirituelle, qui enveloppe tout le troisième évangile, 2.14 ; 5.26 ; 10.17 ; 13.17 ; 18.43 ; 19.37 ; 24.51s, achève de donner à l’œuvre de Luc cette ferveur qui touche et réchauffe le cœur.