Paul interprète allégoriquement l’histoire de la naissance des deux fils d’Abraham, l’un de la concubine, l’autre de Sara, la femme d’Abraham. L’allégorie consiste en ceci : l’un des deux, né de la concubine, symbolise...
Paul interprète allégoriquement l’histoire de la naissance des deux fils d’Abraham, l’un de la concubine, l’autre de Sara, la femme d’Abraham. L’allégorie consiste en ceci : l’un des deux, né de la concubine, symbolise une union-alliance avec Dieu « selon la chair », qui ne promet rien d’autre que l’esclavage, tandis que le second est l’union de la liberté, l’alliance de l’esprit. La Torah, en décrivant la naissance des deux fils, contient en elle les deux alliances, mais la plénitude des relations avec Dieu n’est possible que dans l’esprit, dans la liberté, et donc dans le Royaume, que symbolise la Jérusalem céleste comme, dans l’interprétation de l’apôtre, antithèse de la Jérusalem terrestre, et dans le Christ, qui a apporté ce Royaume dans le monde. Ici, la Torah cesse d’être seulement une histoire ou seulement un recueil de prescriptions juridiques, morales ou religieuses.
Elle devient la description d’un chemin spirituel, un chemin conduisant à la libération du pouvoir de la nature, et donc aussi du monde qui gît dans le mal. En effet, le mal consiste avant tout, du moins si l’on parle de l’homme et de l’histoire de l’humanité, en ceci que, dans ce flux de vie humaine que le langage biblique appelle l’âme, la composante naturelle a pris le dessus sur la composante spirituelle, déterminant entièrement ou principalement la vie de l’homme déchu. Et aucun effort humain, par lui-même, ne peut rien changer ici de façon radicale. La Torah comme ensemble de prescriptions juridiques ou morales est impuissante ici : l’homme moral reste sous le pouvoir du péché ; il n’est que parfois capable de dissimuler partiellement son état pécheur pour qu’il ne saute pas aux yeux, de même que la loi peut parfois empêcher les manifestations les plus odieuses de cette même condition pécheresse dans la vie sociale.
La composante religieuse de la Torah ne peut pas non plus aider : la religion en elle-même ne change pas l’homme ; par sa nature, l’homme religieux reste tel qu’il est né, il s’efforce seulement d’organiser sa vie de manière à vivre en harmonie avec Dieu ou, plus largement, avec les puissances supérieures. Or l’harmonie avec Dieu n’est possible que dans Son Royaume, et il faut alors déjà un changement de l’homme lui-même, sa libération du pouvoir du péché et de la domination de la composante naturelle dans le flux de sa vie.
Il faut ici une Torah intérieure comme cet impératif spirituel qui peut donner à l’homme une certaine dynamique intérieure, orientée vers le changement de la qualité de sa vie, du processus même de son existence. Cependant, ces changements n’ont de sens que lorsqu’ils vont jusqu’au bout, jusqu’à la transfiguration complète de l’homme, jusqu’au changement de sa nature même ; et un tel changement n’est possible qu’avec la participation directe du Sauveur Lui-même, qui a apporté dans le monde la plénitude du Royaume et a montré au monde l’unique exemple d’une Torah vivante. Depuis la plénitude du Christ, depuis la plénitude du Royaume, il n’aurait guère eu de sens de revenir à la religion ou à la morale ; cela aurait été non seulement un pas en arrière, mais un véritable recul, un retour du Royaume sous le pouvoir de ce monde.