Poursuivant la conversation sur le témoignage, Paul attire l'attention sur la responsabilité du témoin. Pour l'apôtre, le témoignage...
Poursuivant la conversation sur le témoignage, Paul attire l'attention sur la responsabilité du témoin. Pour l'apôtre, le témoignage est une sorte de relais spirituel, au cours duquel quiconque a reçu la possibilité de participer à la vie du Royaume devient ensuite lui-même témoin pour ceux qui cherchent une vie nouvelle (v. 1-2). Et il ne s'agit pas ici, semble-t-il, d'un simple sentiment du devoir, fût-ce un devoir que l'on appelle parfois, dans de tels cas, sacré. Il s'agit du fait que le témoignage est l'état spirituel normal du chrétien. Il ne s'agit évidemment pas de dire qu'un chrétien doit prêcher toute la journée en parlant à son entourage du Christ et du Royaume. Il s'agit d'autre chose : si le christianisme est pour quelqu'un une vie réellement nouvelle, et non simplement une nouvelle religion ou une nouvelle morale, il ne pourra pas cacher cette vie nouvelle à ceux qui l'entourent, et il ne voudra sans doute pas la cacher. Et il ne s'agit pas seulement de la joie éprouvée par quiconque sait ce qu'est le Royaume.
Il s'agit aussi du fait que le Royaume ne peut exister qu'en s'étendant sans cesse et en incluant en lui de nouveaux habitants. Ce n'est pas par hasard que le souffle du Royaume fut éprouvé (notamment le jour de la Pentecôte) comme un vent : comme le vent, il ne connaît pas d'obstacles et, comme l'air, il pénètre partout où cela est possible, occupant tout l'espace disponible. La différence entre ce souffle et l'air physique tient seulement au fait qu'il se propage de coeur à coeur, et que l'amour du prochain devient pour lui un milieu de diffusion aussi organique que l'atmosphère l'est pour le vent. Et le chrétien, s'il ne veut pas perdre le Royaume, doit nécessairement devenir une partie de ce processus, de ce mouvement spirituel lié à l'extension du Royaume dans notre monde en cours de transfiguration, mais pas encore totalement transfiguré. C'est alors seulement que sa propre vie spirituelle sera pleinement accomplie, ce que Paul rappelle à Timothée (v. 3-7).
Il rappelle aussi autre chose à son disciple : cette fidélité au Christ sans laquelle il n'y a pas de Royaume (v. 8-13). Pour Paul, il est évident que la fidélité au Christ et la fidélité au Royaume sont une seule et même chose, car Jésus de Nazareth n'est pas seulement le Maître qui montre la route : Il est Lui-même le Royaume, Il le porte en Lui dans toute sa plénitude. Le chrétien peut renier le Royaume dans la mesure où, avant la transfiguration complète de sa nature humaine, il mène encore une vie double ; n'appartenant au Royaume qu'en partie, il appartient encore en partie à l'ancien ordre des choses, non transfiguré. Il en va autrement du Christ : Il est tout entier Royaume, il n'y a en Lui aucune autre vie, et renier le Royaume signifierait pour Lui se renier Lui-même. Et Paul, semble-t-il, appelle Timothée comme tous les autres chrétiens à ressembler au Christ précisément dans cette plénitude, dans la plénitude de la vie du Royaume.
11 k) Comme en 1 Tm 1.17 ; 3.16 ; 6.15-16, il semble que nous ayons ici un fragment d’hymne chrétienne avec une interpellation à la dernière ligne.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.