Que veut dire Paul, en disant que «la parole de Dieu n’est pas enchaînée»? On aurait bien sûr pu dire que la vérité vaincra dans tous les cas, malgré toutes les persécutions et les poursuites. Mais on aurait pu parler...
Que veut dire Paul, en disant que «la parole de Dieu n’est pas enchaînée»? On aurait bien sûr pu dire que la vérité vaincra dans tous les cas, malgré toutes les persécutions et les poursuites. Mais on aurait pu parler ainsi, seulement dans le cas si la vérité était quelque chose complètement indépendante de l’homme et de son choix. La célèbre «et tout de même la terre tourne!» est un meilleur exemple à cela: si «la terre» «tourne» vraiment, peu importe ce que les gens pensent, tout comme peu importe, si on obligera à renoncer de ses mots, celui qui a raconté de cela aux autres : qui a entendu, a entendu, après chacun fait ses conclusions, et la réalité ne changera pas d’un iota de ces conclusions.
Bien sûr, pour le savant même, sa position et fidélité à la vérité révélée par lui sont une question du choix spirituel, mais les faiblesses humaines dans ce cas ne changent rien : « la terre tournera » dans tous les cas, et les qualités spirituelles personnelles de chacun et son choix dans une situation concrète n’influenceront que dans son propre destin. Et quiconque voudra étudier ce qui a été révélé aux autres, réussira à le faire indépendamment de la position et des qualités personnelles de son prédécesseur.
Quand il s’agit du témoignage du Royaume, tout s’avère autrement. Ne peut témoigner de la vie dans le Royaume que celui qui fait partie de ce Royaume, et le destin spirituel de ceux qui cherchent peut dépendre de son témoignage. Ici la fidélité du témoignage est importante non seulement pour celui qui témoigne, elle cesse juste d'être son affaire personnelle. Mais le témoignage s’avère déjà ici non seulement la parole, mais aussi la vie de celui qui témoigne, et même sa mort.
Ce n’est pas par hasard que ceux qu’on a commencé à appeler plus tard des martyrs, étaient appelés des témoins aux temps du début du christianisme: en se séparant de la vie terrestre, ils prouvaient alors qu'il y a une autre vie, la vie du Royaume, dont ils racontaient autrefois à ceux qui voulaient écouter. Et pour cette vie, une vie dans toute sa plénitude, on ne regrette pas de se séparer de ce petit grain de plénitude, que représente notre vie dans ce monde non transformé. Et alors il s’avère que la parole de Dieu vraiment «n’est pas enchaînée» : car si ce n’est pas seulement la vie, mais aussi la mort de celui qui témoigne, qui est le témoignage, alors il est impossible d'étouffer une telle parole.
Les lettres à Timothée et à Tite sont adressées à deux des plus fidèles disciples de Paul, Ac 16.14 ; 2 Co 2.13. Elles donnent des directives pour l’organisation et la conduite des communautés qui leur ont été confiées. C’est pourquoi l’on a coutume, depuis le XVIIIe siècle, de les appeler « pastorales ». Par rapport aux autres lettres de Paul, celles-ci présentent des divergences significatives. On note par exemple une différence considérable dans le vocabulaire. Nombre de mots fréquents dans les autres épîtres ont disparu ici et on trouve une forte proportion de mots qui n’apparaissent nulle part ailleurs. Le style n’est plus passionné et enthousiaste mais terne et bureaucratique. La façon d’aborder les problèmes a changé. Paul se contente de condamner les faux enseignements au lieu de s’y opposer en argumentant de manière persuasive. Enfin on a du mal à situer ces lettres dans le cours de la vie de Paul, tel que les Actes nous le font connaître. On comprendra donc que l’authenticité des Pastorales soit discutée. On explique souvent ces différences en invoquant l’âge avancé de Paul, qui aurait peut-être laissé plus de latitude à un secrétaire (peut-être Luc, 2 Tm 4.11) et en rappelant que nous ignorons tout de la vie de Paul après qu’il eut été relâché de prison à Rome. Mais des critiques en aussi grand nombre rejettent ces arguments qu’ils jugent trop subjectifs et maintiennent que les Pastorales ont été composées par un disciple de Paul, à la fin du Ier siècle pour résoudre les problèmes d’une Église très différente. Cette hypothèse n’est nullement impossible mais aucun témoignage n’indique que les lettres pseudépigraphes existaient et représentaient quelque chose d’acceptable. 2 Th 2.2 et Ap 22.18 montrent que les premiers chrétiens voyaient la nécessité de distinguer les écrits authentiques des faux. Une minorité de critiques défend une position intermédiaire entre ces deux extrêmes : selon elle un fidèle disciple de Paul aurait hérité de trois lettres que Timothée et Tite avaient conservées jusqu’à leur mort. Il compléta alors ces lettres en y ajoutant ce qu’il pensait que Paul aurait pu dire pour répondre aux problèmes nouveaux que rencontrait l’Église. Les Pastorales ne seraient donc pas de l’Apôtre mais contiendraient des fragments authentiques : par exemple 2 Tm 1.15-18 ; 4.9-15 ; Tt 3.12-14. L’absence d’accord sur l’étendue et le nombre de ces fragments affaiblit gravement cette hypothèse, qui est également incapable de fournir la moindre preuve à l’appui d’une telle pratique éditoriale à cette époque.
Le fait que toutes les hypothèses actuelles soient insatisfaisantes fait penser qu’on a peut-être eu tort de traiter les Pastorales comme un ensemble unifié ; car alors les observations qui semblent justes pour une des lettres sont appliquées également aux deux autres ce qui provoque la confusion. Or, l’examen détaillé fait apparaître une plus grande proximité entre 1 Tm et Tt qu’entre l’une ou l’autre de celles-ci et 2 Tm. Si l’on considère cette dernière séparément, il n’y a aucune objection convaincante à ce qu’elle ait été écrite par Paul. Adressée à un individu, elle diffère des épîtres adressées à des Églises de la même manière que l’épître d’Ignace à l’Église de Smyrne diffère de son épître à Polycarpe, évêque de la même Église. Si l’on admet que 2 Tm 4.6 n’est pas une allusion à la mort qui approche, 2 Tm s’inscrit naturellement dans le cadre de la fin de l’emprisonnement de Paul à Rome, Ac 28.16s, alors qu’il espérait sa libération. Si l’on accepte l’authenticité de 2 Tm, le caractère hétérogène de 1 Tm et de Tt dans le corpus paulinien devient encore plus évident. En particulier, la vision de ministère qui y est développée contraste vivement avec la dynamique missionnaire qui est de règle chez Paul. Ce qui domine ici, c’est un souci d’intégration à la société ambiante, 1 Tm 2.1-2, 6.1-2 ; Tt 3.1-2 et les qualités requises pour les ministres sont celles de n’importe quel bureaucrate, 1 Tm 3.1-13, Tt 1.5-9. Il y a donc eu une nette évolution dans les Églises pauliniennes. Une Église enthousiaste, enflammée par l’Esprit est devenue une communauté douillette. Mais si le chef charismatique a cédé la place à une direction institutionnelle, il n’y a pas trace du type d’épiscopat monarchique attesté par Ignace d’Antioche. L’autorité dans l’Église est collégiale et les « évêques » 1 Tm 3.2-5, ont la même fonction que les « anciens » 1 Tm 5.17. Chaque ancien doit avoir les qualités d’un « évêque », Tt 1.6-9, il ne faut donc pas assigner à 1 Tm et à Tt une date trop tardive dans le Ier siècle.