6 Alors la parole de Yahvé me fut adressée en ces termes : |
7 Fils d’homme, tourne-toi vers Jérusalem, profère ta parole vers leur sanctuaire et prophétise contre le pays d’Israël. |
8 Tu diras au pays d’Israël : Ainsi parle Yahvé. Me voici contre toi ; je vais tirer mon épée du fourreau et retrancher de chez toi le juste et l’impie. |
9 C’est pour retrancher le juste et l’impie que mon épée va sortir de son fourreau, contre toute chair, du Négeb jusqu’au Nord. |
10 Et toute chair saura que c’est moi, Yahvé, qui ai tiré mon épée du fourreau, et elle n’y rentrera plus. |
11 Quant à toi, fils d’homme, pousse des gémissements, le cœur brisé ; rempli d’amertume, tu pousseras des gémissements, sous leurs yeux. |
12 Et s’ils te disent : « Pourquoi ces gémissements ? » Tu diras : « À cause de la nouvelle qui va venir, tous les cœurs vont défaillir, les mains vont faiblir, les esprits seront abattus, les genoux s’en iront en eau. Voici qu’elle vient ; c’est fait, oracle du Seigneur Yahvé. » |
13 La parole de Yahvé me fut adressée en ces termes : |
14 Fils d’homme, prophétise. Tu diras : Ainsi parle le Seigneur ! Dis :L’épée, l’épée tranchante et bien fourbie ! |
15 Pour accomplir le massacre, elle est tranchante, « Je ferai chanceler le sceptre de mon fils, rebut de tout bois » pour jeter des éclairs, elle est fourbie. |
16 Il l’a donnée à fourbir à saisir à pleine main ; elle est tranchante, oui, elle est fourbie, pour qu’on la mette dans la main du tueur. |
17 Crie, hurle, fils d’homme, car elle est destinée à mon peuple, à tous les princes d’Israël voués à l’épée avec mon peuple. Aussi, frappe-toi la poitrine, |
18 car c’est une épreuve et combien ! quand il n’y a même plus de sceptre de rebut. Oracle du Seigneur Yahvé. |
19 Et toi, fils d’homme, prophétise et bats des mains. Que l’épée frappe deux fois, trois fois, c’est l’épée des morts, la grande épée des morts qui les encercle. |
20 Afin que le cœur défaille, que les occasions de chute soient nombreuses, à toutes les portes, j’ai placé le repas de l’épée faite pour jeter des éclairs, fourbie pour le massacre. |
21 Sois affûtée à droite, place toi à gauche, là où ton tranchant est requis ! |
22 Moi aussi, je vais battre des mains, je vais assouvir ma fureur. Moi, Yahvé, j’ai parlé ! |
23 La parole de Yahvé me fut adressée en ces termes : |
24 Et toi, fils d’homme, trace deux chemins pour que vienne l’épée du roi de Babylone, partant tous les deux du même pays. Puis place un signe, place-le au départ du chemin de la ville. |
25 Trace le chemin pour que l’épée vienne vers Rabba des Ammonites et vers Juda, à la forteresse de Jérusalem. |
26 Car le roi de Babylone s’est arrêté au carrefour, au départ des deux chemins, pour interroger le sort. Il a secoué les flèches, interrogé les téraphim, observé le foie. |
27 Dans sa main droite, le sort est tombé sur Jérusalem : pour y placer des béliers, donner l’ordre de la tuerie, pousser le cri de guerre, placer des béliers contre les portes, élever un remblai et construire des retranchements. |
28 Ce n’est à leurs yeux que vain présage. On leur avait prêté serment, mais lui, il rappelle leur faute qui provoquera leur capture. |
29 C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur Yahvé : Parce que vous rappelez vos fautes en découvrant vos forfaits et en faisant apparaître vos péchés dans toutes vos actions, pour le souvenir qu’on a de vous, vous serez capturés. |
30 Quant à toi, vil criminel, prince d’Israël dont le jour approche avec le dernier des crimes, |
31 ainsi parle le Seigneur Yahvé : On ôtera la tiare, on enlèvera la couronne, tout sera transformé, ce qui est bas sera élevé, ce qui est élevé sera abaissé. |
32 Ruine, ruine, ruine, voilà ce que j’en ferai, comme il n’y en eut pas avant que vienne celui à qui appartient le jugement et à qui je le remettrai. |
33 Et toi, fils d’homme, prophétise. Tu diras : Ainsi parle le Seigneur Yahvé. Aux Ammonites et à leur raillerie, tu diras : L’épée, l’épée est tirée pour le massacre, fourbie pour dévorer, pour jeter des éclairs — |
34 pendant que tu as des visions vaines, que tu consultes des présages menteurs — pour égorger les vils criminels dont le jour approche avec le dernier de leurs crimes. |
35 Remets-la au fourreau. C’est au lieu où tu as été créé, au pays de ton origine que je te jugerai ; |
36 je déverserai sur toi ma fureur, je soufflerai contre toi le feu de mon emportement, et je te livrerai entre les mains d’hommes barbares, artisans de destruction. |
37 Tu seras la pâture du feu, ton sang coulera au milieu du pays, tu ne laisseras aucun souvenir, car moi, Yahvé, j’ai parlé. |
7 q) « leur sanctuaire » grec, syr. ; « les sanctuaires » hébr.
8 r) Ézéchiel exprime encore ici l’ancien principe de la solidarité dans le châtiment, auquel il oppose ailleurs, 14.12, celui de la responsabilité personnelle.
14 s) Ce poème chante, sur un rythme haletant, l’épée de Yahvé, qu’il remet aux mains du « tueur », c’est-à-dire des Babyloniens, pour exécuter ses jugements. Mais le poème est mal conservé. Les détails sont souvent d’une interprétation difficile.
15 t) « je ferai chanceler » ’anoses conj. ; « ou bien nous nous réjouirons » ’onasîs hébr., qui pourrait être une relecture édulcorante ; Dieu annonce la chute prochaine de la monarchie judéenne.
17 u) En hébreu, litt. « frappe-toi la cuisse », mais on rend par son équivalent français cette expression de deuil et de douleur.
18 v) Allusion à la fin du règne de Sédécias dont le sceptre n’est plus que du bois pourri.
19 w) « trois fois » syr., Vulg. ; « son tiers » hébr.
19 x) « la grande épée des morts » conj. ; « l’épée d’un grand mort » (Sédécias ?) hébr.
20 y) « repas » ’aruhat conj. ; hébr. ’ibhat inconnu ; grec et Targ. ont traduit « massacre ». Texte édulcoré ?
20 z) « fourbie » meruttah conj., cf. v. 14s ; « couverte (?) diminuée (?) » me`uttah hébr. Texte édulcoré ?
21 a) « sois affûtée » grec ; « sois unique » hébr.
27 b) La première mention des béliers est probablement fautive, mais elle se trouve également dans les versions. — En marchant contre Jérusalem plutôt que contre Rabba (capitale des Ammonites, aujourd’hui Amman), Nabuchodonosor n’a pas obéi à un « vain présage », mais il témoigne de la faute commise par Israël qui s’est révolté contre lui et a fait appel à l’Égypte, cf. v. 28.
32 c) « comme il n’y en eut pas », litt. « même celle-ci ne fut pas ». — Les derniers mots du v. rappellent ceux de la prophétie de Jacob sur Juda, Gn 49.10, que certains corrigent de façon à lire « (le sceptre ne s’éloignera pas de Juda, ni le bâton de commandement d’entre ses pieds) jusqu’à ce que vienne celui à qui il appartient »; mais ce texte est corrompu et reste très obscur.
33 d) Le sort étant tombé sur Jérusalem, v. 27, les Ammonites peuvent croire qu’ils ont échappé au péril. Mais eux aussi auront leur châtiment.
34 e) « pour égorger », litt. « pour mettre sur la gorge », conj. ; « pour te mettre sur la gorge » hébr. Les deux mots suivants sont grammaticalement incorrects.
À la différence du livre de Jérémie, celui d’Ézéchiel se présente comme un tout bien ordonné. Après une introduction, 1.3, où le prophète reçoit de Dieu sa mission, le corps du livre se divise clairement en quatre parties : 1° les chap. 4-24 contiennent presque uniquement des reproches et des menaces contre les Israélites avant le siège de Jérusalem ; 2° les chap. 25-32 Sont des oracles contre les nations, où le prophète étend la malédiction divine aux complices et aux provocateurs de la nation infidèle ; 3° dans les chap. 33-39, pendant et après le siège, le prophète console son peuple en lui promettant un avenir meilleur ; 4° il prévoit enfin, chap. 40-48, le statut politique et religieux de la communauté future, rétablie en Palestine.
Cependant, cette logique de la composition dissimule de sérieuses failles. Il y a de nombreux doublets, ainsi 3.17-21 = 33.7-9 ; 8.25-29 = 33.17-20, etc. Les indications sur le mutisme dont Ézéchiel est frappé par Dieu, 3.26 ; 24.27 ; 33.22, sont séparées par de longs discours. La vision du char divin, 1.4 – 3.15, est interrompue par celle du livre, 2.1 – 3.9. De même, la description des péchés de Jérusalem, 11.1-21, fait suite au chap. 8 et coupe manifestement le récit du départ du char divin qui, de 10.22, se continue en 11.22. Les dates données dans les chap. 26-33 ne se suivent pas. Ces maladresses sont difficilement imputables à un auteur écrivant son ouvrage d’un seul jet. Il est beaucoup plus vraisemblable qu’elles sont le fait de disciples travaillant sur des écrits ou des souvenirs, les combinant et les complétant. Le livre d’Ézéchiel a donc eu, dans une certaine mesure, le sort des autres livres prophétiques. Mais l’égalité de la forme et de la doctrine nous assure que ces disciples nous ont gardé fidèlement la pensée et, généralement, la parole même de leur maître. Leur travail rédactionnel est surtout sensible dans la dernière partie du livre, 40-48, dont le noyau remonte cependant à Ézéchiel lui-même.
D’après l’état actuel, Ézéchiel a exercé toute son activité parmi les exilés de Babylonie entre 593 et 571, les dates extrêmes données par le texte, 1.2 et 29.17. On s’est étonné que, dans ces conditions, les oracles de la première partie paraissent adressés aux habitants de Jérusalem et que parfois Ézéchiel ait l’air d’être corporellement présent dans la ville, surtout 11.13. On a donc émis l’hypothèse d’un double ministère d’Ézéchiel : il serait resté en Palestine et y aurait prêché jusqu’après la ruine de Jérusalem en 587. C’est seulement alors qu’il aurait rejoint les captifs de Babylonie. La vision du rouleau en 2.1–3.9 marquerait la vocation du prophète en Palestine, celle du char divin, 1.4-28 et 3.10-15, marquerait l’arrivée chez les exilés. Le transfert de cette vision au début du livre en aurait changé toute la perspective. Cette hypothèse sert à répondre à certaines difficultés, mais elle en soulève d’autres. Elle entraîne de sérieux remaniements du texte, elle doit admettre que, même pendant son ministère « palestinien », Ézéchiel vivait ordinairement en dehors de la ville, puisqu’il y est « transporté », 8.3, et il est curieux que, si Ézéchiel et Jérémie ont prêché ensemble à Jérusalem, ni l’un ni l’autre ne fasse allusion au ministère de son confrère. D’autre part, les difficultés de la thèse traditionnelle ne doivent pas être exagérées : les reproches adressés aux gens de Jérusalem servaient de leçon aux exilés et, lorsque Ézéchiel paraît être dans la Ville Sainte, le texte dit explicitement qu’il y est transporté « en vision », 8.3, comme il en est ramené « en vision », 11.24. L’hypothèse d’un double ministère ne garde que peu de partisans.
Quelle que soit la solution adoptée, la même grande figure se dégage du livre. Ézéchiel est un prêtre, 1.3. Le Temple est sa préoccupation majeure, qu’il s’agisse du Temple présent qui est souillé par des rites impurs, 8, et que quitte la Gloire de Yahvé, 10, ou du Temple futur, dont il décrit minutieusement le plan, 40-42, et où il voit revenir Dieu, 43. Il a le culte de la Loi et, dans son histoire des infidélités d’Israël, 20, le reproche d’avoir « profané les sabbats » revient comme un refrain. Il a horreur des impuretés légales, 4.14, et un grand souci de séparer le sacré du profane, 45.1-6. En qualité de prêtre, il réglait des cas de droit ou de morale, et son enseignement prend de ce fait un tour casuistique, 18. Sa pensée et son vocabulaire s’apparentent à la Loi de Sainteté, Lv 17-26. Cependant on ne peut démontrer ni qu’il s’en soit inspiré ni que la Loi de Sainteté dépende de lui, et les contacts les plus frappants se trouvent dans des passages rédactionnels. Il reste que les deux ensembles ont été transmis dans des milieux de pensée très voisins. L’œuvre d’Ézéchiel s’intègre au courant « sacerdotal » comme celle de Jérémie appartenait au courant « deutéronomiste ».
Mais ce prêtre est aussi un prophète d’action. Plus qu’aucun autre, il a multiplié les gestes symboliques. Il mime le siège de Jérusalem, 4.1 – 5.4, le départ des émigrants, 12.1-7, le roi de Babylone à la croisée des chemins, 21.23s, l’union de Juda et d’Israël, Ez 37.15s. Jusque dans les épreuves personnelles que Dieu lui envoie, il est un « signe » pour Israël, 24.24, comme avaient été Osée, Isaïe et Jérémie. Mais la complexité de ses actions symboliques contraste avec la simplicité des gestes de ses prédécesseurs.
Ézéchiel est surtout un visionnaire. Son livre ne contient que quatre visions proprement dites, mais elles occupent une place considérable : 1-3 ; 8-11 ; 37 ; 40-48. Elles ouvrent un monde fantastique : les quatre animaux du char de Yahvé, la sarabande cultuelle du Temple avec son grouillement de bêtes et d’idoles, la plaine d’ossements qui s’animent, un Temple futur dessiné comme sur un plan d’architecte, d’où jaillit un fleuve de rêve dans une géographie utopique. Ce pouvoir d’imaginer s’étend aux tableaux allégoriques que trace le prophète : les deux sœurs Ohola et Oholiba, 23, le Naufrage de Tyr, 27, le Pharaon-Crocodile, 29 et 32, l’Arbre Géant, 31, la Descente aux Enfers, 32.
En contraste avec cette puissance visuelle, peut-être comme sa rançon et comme si l’intensité des images étouffait l’expression, le style d’Ézéchiel est monotone et gris, froid et dilué, d’une indigence rare quand on le compare à celui des grands classiques, à la pureté vigoureuse d’Isaïe, à la chaleur émouvante de Jérémie. L’art d’Ézéchiel vaut par ses dimensions et son relief, qui créent comme une atmosphère d’horreur sacrée devant le mystère du divin.
On voit que, si par bien des traits Ézéchiel se relie à ses prédécesseurs, il ouvre néanmoins une voie nouvelle. Et cela est vrai aussi de sa doctrine. Ézéchiel rompt avec le passé de sa nation. Le souvenir des promesses faites aux Pères et de l’Alliance conclue au Sinaï apparaît sporadiquement mais, si Dieu a sauvé jusqu’ici son peuple souillé dès sa naissance, 16.3s, ce n’est pas pour accomplir les promesses, c’est pour défendre l’honneur de son nom, 20 ; s’il doit remplacer l’Alliance ancienne par une Alliance éternelle, 16.60 ; 37.26s, ce n’est pas en récompense d’un « retour » du peuple vers lui, c’est par une bienveillance pure, nous dirions une grâce prévenante, et le repentir viendra après, 16.62-63. Le messianisme d’Ézéchiel, d’ailleurs peu exprimé, n’est plus royal et glorieux : il annonce bien un futur David mais celui-ci ne sera que le « berger » de son peuple, 34.23 ; 37.24, un « prince », 24.24, et non plus un roi, pour lequel il n’y a pas de place dans la vision théocratique de l’avenir, 45.7s. Il rompt avec la tradition de la solidarité dans le châtiment et affirme le principe de la rétribution individuelle, 18 ; cf. 33. Solution théologique provisoire qui, trop souvent contredite par les faits, conduira lentement à l’idée d’une rétribution outre-tombe. Prêtre si attaché à son Temple, il rompt, comme avait déjà fait Jérémie, avec l’idée que Dieu est lié à son sanctuaire. En lui se marient l’esprit prophétique et l’esprit sacerdotal qui étaient restés souvent opposés : les rites – qui subsistent – sont valorisés par les sentiments qui les inspirent. Toute la doctrine d’Ézéchiel est centrée sur le renouvellement intérieur : il faut se faire un cœur nouveau et un esprit nouveau, 18.31, ou plutôt Dieu lui-même donnera un « autre » cœur, un cœur « nouveau », et mettra dans l’homme un esprit « nouveau », 11.19 ; 36.26. Comme pour la bienveillance divine qui prévient le repentir, on est ici au seuil de la théologie de la grâce, que développeront saint Jean et saint Paul.
Cette spiritualisation de toutes les données religieuses est le grand apport d’Ézéchiel. Quand on l’appelle le père du Judaïsme, on se réfère souvent à son souci de séparation du profane, de pureté légale, à ses minuties rituelles, et l’on pense aux Pharisiens. Cela est tout à fait injuste : Ézéchiel, comme Jérémie mais d’une autre manière, est à l’origine du courant spirituel très pur qui a traversé le judaïsme et débouche dans le Nouveau Testament. Jésus est le Bon Pasteur qu’Ézéchiel avait annoncé et il a inauguré le culte en esprit que celui-ci avait appelé.
Par un autre de ses aspects, Ézéchiel est à l’origine du courant apocalyptique. Ses visions grandioses préludent à celles de Daniel et il n’est pas étonnant que dans l’Apocalypse de saint Jean on retrouve si souvent son influence.