En commençant sa lettre aux chrétiens d'Éphèse, Paul aborde aussitôt l'un des thèmes centraux de la vie chrétienne : le thème...
En commençant sa lettre aux chrétiens d'Éphèse, Paul aborde aussitôt l'un des thèmes centraux de la vie chrétienne : le thème du Messie et du peuple de Dieu. En parlant de l'Église et des chrétiens, l'apôtre part, comme on le voit, de positions bien connues à cette époque dans la tradition rabbinique, selon lesquelles le Messie et le peuple de Dieu avaient été conçus par Dieu avant même la création du monde. Il ne s'agissait bien sûr pas ici du destin de personnes concrètes, que Dieu ne prédétermine pas à l'avance, mais du fait même de l'existence du peuple de Dieu et de l'inévitabilité de l'avènement du Royaume messianique avec la venue du Messie. Il est évident que, pour Paul, l'histoire de l'Église comme nouveau peuple de Dieu est inséparable de la personne du Sauveur Lui-même, et l'apôtre considère aussi ce lien comme faisant partie du dessein éternel de Dieu (v. 3-5).
Mais Paul comprend aussi autre chose : le nouveau peuple de Dieu n'est pas simplement la continuation de l'ancien, même s'il lui est historiquement lié comme l'Église est liée à la communauté yahviste et à la Synagogue. Ce nouveau peuple a été conçu par Dieu dès le commencement comme une communauté d'habitants du Royaume. Mais une telle vie exige une liberté complète à l'égard du péché, impossible à l'homme déchu. Alors Jésus libère Lui-même ceux qui deviendront une part de Son peuple. Paul en parle en recourant à la notion, traditionnelle dans la tradition cultuelle yahviste, de rédemption, de sacrifice rédempteur, qui libérait le pécheur des conséquences du péché commis involontairement, c'est-à-dire sous contrainte ou par ignorance. Lors du sacrifice de purification (« sacrifice pour le péché »), celui qui avait péché apportait un repentir public pour le péché involontaire qu'il avait commis, étant purifié par le sang de la victime qu'il offrait et dont le prêtre l'aspergeait.
Pour les chrétiens, la victime de purification se révèle être Jésus Lui-même : car c'est Lui qui, au prix de Sa vie (« Son sang »), ouvre à Ses disciples le chemin de la libération de l'emprise de tout péché, non seulement involontaire, mais même commis consciemment (v. 7-10). L'analogie est évidente : dans les deux cas, c'est Dieu Lui-même qui purifie le pécheur, en le faisant participer à Sa vie par la révélation de Sa présence dans le monde. Mais la mesure de la plénitude de cette présence est différente : auparavant elle ne se révélait à l'homme qu'en partie ; maintenant, après la venue du Christ dans le monde, elle s'est manifestée dans toute sa plénitude. C'est pourquoi la purification, auparavant incomplète et relative, devient maintenant pleine et absolue, libérant celui qui est purifié du péché et lui ouvrant le chemin du Royaume.
1 a) Add. « qui sont à Éphèse ». Les mots « à Éphèse » manquaient sans doute dans le texte primitif. Les mots « qui sont » peuvent appartenir eux-mêmes à une addition très ancienne ; certains critiques les tiennent pour authentiques ; ils auraient été suivis d’un blanc destiné à recevoir le nom de telle ou telle Église à laquelle serait remise la lettre.
3 b) Paul s’élève dès le principe au plan céleste sur lequel va se maintenir toute l’épître, 1.20 ; 2.6 ; 3.10 ; 6.12. C’est de là que sont parties, de toute éternité, et là que se réalisent, à la fin des temps, les « bénédictions spirituelles » que vont détailler les vv. suivants.
4 c) Première bénédiction l’appel des élus à la vie béatifique, d’ailleurs déjà commencée de façon mystique par l’union des fidèles au Christ glorieux. L’« amour » désigne d’abord l’amour de Dieu pour nous, qui inspire son « élection » et son appel à la « sainteté », cf. Col 3.12 ; 1 Th 1.4 ; 2 Th 2.13 ; Rm 11.28, mais on ne saurait en exclure notre amour pour Dieu, qui en dérive et lui répond, cf. Rm 5.5.
5 d) Deuxième bénédiction le mode choisi pour cette sainteté, à savoir celui d’une filiation divine, dont Jésus Christ, le Fils unique, est la source et le modèle, cf. Rm 8.29.
6 e) Le terme grec charis désigne ici la faveur divine dans sa gratuité, notion qui inclut, mais dépasse, la « grâce » en son sens de don sanctifiant et intrinsèque à l’homme. Elle manifeste la « gloire » même de Dieu, cf. Ex 24.16. On a ici les deux refrains qui scandent tout l’exposé des bénédictions divines elles n’ont d’autre source que la libéralité de Dieu, et d’autre fin que l’exaltation de sa Gloire par les créatures. Tout vient de Lui et doit se ramener à Lui.
6 f) Var. (Vulg.) « son Fils bien-aimé ».
7 g) Troisième bénédiction l’œuvre historique de la rédemption par la croix du Christ.
8 h) C’est-à-dire Dieu le Père.
9 i) Quatrième bénédiction la révélation du « Mystère », Rm 16.25.
10 j) Littéralement « pour la dispensation de la plénitude des temps », cf. Ga 4.4.
10 k) L’épître tout entière développera cette idée du Christ régénérant et regroupant sous son autorité, pour le ramener à Dieu, le monde créé que le péché avait corrompu et dissocié le monde des hommes, où Juifs et païens sont rassemblés dans un même salut, et même le monde des Anges, cf. 4.10.
11 l) Dans le Christ.
11 m) Cinquième bénédiction l’élection d’Israël, « part » de Dieu, comme témoin dans le monde de l’attente messianique. Paul est de ce peuple ; c’est pourquoi il dit « nous ».
13 n) Sixième bénédiction l’appel des païens à partager le salut jadis réservé à Israël. Ils en ont la certitude en recevant l’Esprit promis.
13 o) Le don de l’Esprit couronne l’exécution du plan divin et son exposé de forme trinitaire. Commencé dès maintenant de façon mystérieuse tandis que le monde ancien dure encore, il sera plénier quand le Règne de Dieu s’établira de façon glorieuse et définitive, à la Parousie du Christ. Cf. Lc 24.49 ; Jn 1.33 ; 14.26.
14 p) Littéralement « du Peuple de la possession », que Dieu s’est assurée au prix du sang de son Fils le Peuple des Élus. Paul reprend ici, après les termes de « bénédiction », « saints », « élection », « adoption », « rédemption », « part », « promesse », une autre notion de l’Ancien Testament, qu’il élargit et parfait en l’appliquant à l’Israël nouveau, communauté des sauvés, l’Église.
Voir « Les Épîtres de Saint Paul » en introduction de « l’épître aux Romains ».
Les épîtres aux Éphésiens et aux Colossiens forment un groupe bien homogène : même mission de Tychique en Col 4.7s et Ep 6.21s ; frappantes ressemblances de style et de doctrine entre Col et Ep. Paul est encore prisonnier, Phm 1, 9s, 13, 23 ; Col 4.3, 10, 18 ; Ep 3.1 ; 4.1 ; 6.20, et cette fois tout suggère Rome comme lieu de sa captivité (de 61 à 63) plutôt que Césarée où l’on s’expliquerait mal la présence de Marc ou d’Onésime, et qu’Éphèse où Luc ne paraît pas avoir été aux côtés de Paul. D’ailleurs le changement du style et le progrès de la doctrine requièrent une certaine distance entre Col, Ep et les « grandes épîtres » Co, Ga, Rm. Une crise est survenue dans l’intervalle : de Colosses, que Paul n’a pas évangélisée lui-même, Col 1.4 ; 2.1, son représentant apostolique Épaphras, 1.7, est venu lui apporter des informations alarmantes. Aussitôt alerté, Paul répond par l’épître aux Colossiens qu’il confie à Tychique. Mais la réaction suscitée en son esprit par le nouveau péril a produit un approfondissement de sa pensée et, de même que Rm lui avait servi à mettre en ordre les idées jaillies dans Ga, de même il écrit cette fois encore une autre épître, pratiquement contemporaine de Col, où il organise sa doctrine en fonction du nouveau point de vue que vient de lui imposer la polémique. Cette admirable synthèse est notre épître « aux Éphésiens ». Une telle dénomination, qui n’est même pas textuellement garantie, cf. Ep 1.1, pourrait faire illusion. En fait, Paul ne s’adresse pas aux fidèles d’Éphèse, qu’il a fréquentés durant trois ans, Ep 1.15 ; 3.2-4, mais plutôt aux croyants en général, et plus particulièrement aux communautés de la vallée du Lycus parmi lesquelles il fait circuler sa lettre, Col 4.16.
L’interprétation dont nous venons de donner les grandes lignes respecte la tradition qui attribue Col et Ep à Paul et garde une forte probabilité. Mais depuis le milieu du XIXe siècle, l’authenticité de ces deux épîtres a été contestée. Le style lourd et répétitif semble à certains n’être pas paulinien ; les idées théologiques, particulièrement celles qui concernent le Corps du Christ, le Christ, Tête du corps et l’Église universelle ne sont pas les mêmes que dans les lettres précédentes, les erreurs combattues sont postérieures à Paul et appartiennent plutôt au gnosticisme du IIe siècle. Ces objections méritent d’être prises au sérieux. Elles sont formulées par de nombreux critiques y compris catholiques. Mais elles ne sont pas irréfutables. En fait, en ce qui concerne Col, on penche plutôt à présent en faveur de l’authenticité – et cela pour de bonnes raisons. Car non seulement on y retrouve ses idées fondamentales, mais les idées nouvelles s’expliquent de façon satisfaisante par les circonstances rapportées plus haut. La même chose peut se dire pour Ep mais là, le doute subsiste. Parmi les arguments en faveur de l’authenticité paulinienne, on note : 1° Ep est l’œuvre d’un auteur doué d’une pensée créatrice, non de quelqu’un qui utilise la pensée d’un autre. 2° Le style lent, riche, voire pesant de Col et Ep qui contraste tant avec les discussions rapides, heurtées des lettres antérieures peut s’expliquer par le fait que Paul ouvrait là de nouveaux et larges horizons. 3° Le style des lettres antérieures n’est lui-même pas totalement cohérent et on peut trouver deux exemples de ce style tardif, contemplatif et quasi liturgique en Rm 3.23-26 et 2 Co 9.8-14. La seule véritable difficulté vient de ce qu’en plusieurs passages Ep semble emprunter des phrases à Col de manière servile et parfois maladroite mais cela peut venir du fait que Paul n’était pas habitué à composer intégralement ses lettres et qu’il peut dans le cas présent avoir permis à un disciple de jouer une part plus grande que d’habitude. Mais il faut reconnaître que les phénomènes notés en 2 et 3 s’expliqueraient plus facilement par l’hypothèse d’un auteur qui ne serait pas Paul si un tel auteur existe, qui fût un penseur au génie créateur semblable à celui de Paul, et qui, en même temps, acceptât d’emprunter servilement des phrases entières à d’autres lettres pauliniennes. La difficulté qu’il y a à postuler un être aussi hybride que l’auteur d’Éphésiens est l’un des principaux facteurs qui ont poussé certains critiques à supposer que Colossiens, d’où sont tirées la plupart des phrases empruntées, était elle aussi non paulinienne. Sachant donc que l’authenticité paulinienne de ces deux épîtres est l’hypothèse la plus probable mais pas la seule possible, nous pouvons tenter de reconstituer la genèse de la pensée paulinienne dans Col et Ep. Les erreurs à Colosses, contre lesquelles se dresse Paul, ne sont pas encore celles des gnostiques du IIe siècle mais plutôt les idées communément rencontrées parmi les juifs esséniens. Le péril y venait de spéculations fondamentalement juives (Col 2.16) sur les puissances célestes ou cosmiques. On accordait à celles-ci le pouvoir de contrôler le mouvement du Cosmos et les Colossiens tendaient à exagérer leur importance, jusqu’à compromettre la suprématie du Christ.
L’auteur de la lettre accepte le terrain de la lutte et ne met pas en doute l’activité de ces Puissances ; il les assimile même aux Anges de la tradition juive, cf. Col 2.15. Mais c’est précisément pour les remettre à leur juste place dans le grand plan du salut. Ils ont joué leur rôle comme intermédiaires et administrateurs de la Loi. Aujourd’hui ce rôle est fini. En instaurant l’ordre nouveau, le Christ Kyrios a pris en main le gouvernement du monde. Son exaltation céleste l’a placé au-dessus des Puissances cosmiques qu’il a dépouillées de leurs anciennes attributions, 2 .15. Lui qui les dominait déjà de par la première création, à titre de Fils Image du Père, il les domine définitivement comme leur chef dans la nouvelle création où il a assumé en lui tout le Plérôme, c’est-à-dire toute la plénitude de l’Être, de Dieu et du monde en Dieu, Col 1.13-20. Affranchis de ces « éléments du monde », Col 2.8, 20, par leur union au Chef et la participation à sa Plénitude, Col 2.10, les chrétiens n’ont plus à se remettre sous leur tyrannie par des observances désuètes et inefficaces, Col 2.16-23. Unis par le baptême au Christ mort et ressuscité, Col 2.11-13, ils sont les membres de son Corps et ne reçoivent leur vie nouvelle que de lui comme de leur Tête vivifiante, Col 2.19. C’est bien toujours ce salut chrétien qui intéresse l’auteur au premier chef, mais les besoins de la polémique l’ont amené à préciser l’extension cosmique de l’œuvre du Christ en y intégrant aux côtés de l’humanité sauvée ce vaste cosmos qui en est le cadre et qui se trouve lui aussi rangé, de façon indirecte, sous la mouvance du seul Seigneur. De là cet épanouissement du thème du « Corps du Christ », déjà esquissé naguère, 1 Co 12: 12, avec une insistance nouvelle sur le Christ comme Tête ; de là cet élargissement cosmique de l’œuvre du salut ; de là cet horizon dilaté où le Christ est davantage considéré dans son triomphe céleste, tandis que l’Église dans son unité collective se construit vers lui ; de là enfin cet accent plus marqué sur l’eschatologie déjà réalisée, cf. Ep 2.6.
Ces perspectives sont reprises dans l’épître aux Éphésiens. Mais l’effort polémique pour remettre les Puissances à leur place a porté ses fruits, Ep 1.20-22, et le regard se dirige davantage sur l’Église, Corps du Christ dilaté aux dimensions de l’univers nouveau, « Plénitude de Celui qui est rempli, tout en tout », Ep 1.23. Dans cette contemplation suprême qui est comme le sommet de son œuvre, l’auteur reprend bien des thèmes anciens pour les ordonner dans la synthèse plus vaste à laquelle il est parvenu. Il repense particulièrement les problèmes de l’épître aux Romains, cet autre sommet qui couronnait l’étape antérieure de sa pensée. Non seulement il en évoque d’un mot les aperçus sur le passé pécheur de l’humanité et sur la gratuité du salut par le Christ, Col 2 1-10, mais encore il reconsidère le problème des Juifs et des païens qui angoissait Paul naguère, Rm 9-11. Et cette fois, c’est sous la lumière apaisée de l’eschatologie réalisée dans le Christ céleste : désormais les deux peuples lui apparaissent unis, réconciliés en une seule humanité nouvelle, et marchant de concert vers le Père, Ep 2.11-22. Cet accès des païens au salut d’Israël dans le Christ est le grand « mystère », Ep 1.9 ; 3.3-6, 9 ; 6.19 ; Col 1.27 ; 2.2 ; 4.3, dont la contemplation lui inspire des accents inimitables : sur l’infinie sagesse divine qu’il y voit déployée, Col 3.9s ; Col 2.3, sur la charité insondable du Christ qui s’y manifeste, Ep 3.18s, sur l’élection toute gratuite qui l’a choisi pour en être le ministre, Col 3.2-8. Ce plan du salut s’est déroulé par étapes selon les desseins éternels de Dieu, Col 1.3-14, et son terme est le mariage du Christ avec l’humanité sauvée qui est l’Église, Ep 5.22-32.